Heureusement la lettre suivante apportée à Irkoutsk par le même courrier que la dépêche ci-dessus, et arrivée quelques semaines plus tard en Amérique vient jeter quelque jour sur cette lugubre histoire.
Delta de la Léna, 24 mars 1882.
A l’honorable secrétaire de la marine, Washington.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous annoncer le succès des recherches que j’ai entreprises pour retrouver le parti du lieutenant de Long. Après plusieurs tentatives infructueuses pour suivre sa trace, en me dirigeant du nord au sud, je me suis décidé à reprendre en sens inverse le chemin suivi par Ninderman et Noros, en remontant le sud vers le nord. Après avoir visité toutes les pointes de terre qui s’avancent dans le vaste estuaire formé par la Léna au moment où ce fleuve se divise en plusieurs branches au nord de Matvaïh. Marchant de l’ouest à l’est, je contournais une pointe qui se trouve à l’est nord-est de cette station et dont l’un des côtés forme le bord de la rivière Kugoaeastack, pour remonter ensuite le long de ce bras de la rivière, lorsque je suis arrivé sur un point où un feu considérable avait été allumé. Presque aussitôt, Ninderman reconnut dans cette rivière Kugoaeastack, celle dont il avait suivi le bord avec Noros pour se rendre à Boulouni. Achevant de contourner la pointe je me dirigeai ensuite vers le nord et découvris environ à mille mètres plus loin, l’extrémité de quatre pieux liés ensemble et dépassant de deux pieds la surface de la neige acculée sur la berge. Sautant immédiatement hors de mon traîneau je courus vers ces pieux, et en approchant j’aperçus la gueule d’un canon de carabine Remington qui faisait saillie d’environ huit pouces hors de la neige. La carabine elle-même était accrochée par sa courroie à l’extrémité des pieux. J’ordonnai aussitôt aux indigènes qui nous accompagnaient d’enclouer la neige en cet endroit de la rive pendant que Ninderman et moi, nous explorerions la partie plus élevée du terrain. Je pris la direction du sud, tandis que Ninderman s’en allait vers le nord. J’avais fait cinq cents mètres environ, quand une bouillote restée sur la neige, attira mon attention; m’étant approché, je trouvai tout près trois cadavres en partie ensevelis sous la neige. En les examinant, je reconnus le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le cuisinier chinois Ah Sam.
Près du cadavre de de Long, je trouvai son carnet, dont vous trouverez une copie ci-incluse, depuis la première note jusqu’à la fin.
Les livres et les papiers ont été trouvés sous les pieux, ainsi que les cadavres de deux des hommes. Les autres gisaient entre ce point et cinq cents mètres plus loin. L’amas de neige qui couvre l’espace compris entre ces deux limites devra être enlevé. Il forme un sillon ayant trente pieds à la base et vingt pieds de haut.
Le point où les cadavres ont été trouvés, quoique élevé, était couvert de bois flotté, ce qui prouve qu’à une certaine époque de l’année, il est couvert par les eaux du fleuve. Cette remarque m’a décidé à transporter les cadavres sur un point convenable de la rive du fleuve, où je les enterrerai. Ensuite je continuerai avec toute la diligence possible, les recherches pour trouver le canot no 2. Le temps a été si mauvais que nous n’avons pu voyager qu’un jour sur quatre, mais nous espérons un temps plus favorable avec le temps que nous aurons dans quelques jours.
»J’ai l’honneur, etc.
»George W. Melville,