Il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le roi revint à Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se désespérèrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte que plusieurs se donnèrent la mort et s'étranglèrent, de douleur de se voir ainsi enlevés à leurs parents. On séparait le fils du père, la fille de la mère; et ils s'en allaient en gémissant et en maudissant. On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux pleurs de l'Égypte la nuit où périrent les premiers-nés. Plusieurs personnes, de naissance distinguée, obligées de partir, firent leur testament, donnèrent tous leurs biens à l'Église, et demandèrent que l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpéric entrerait en Espagne, comme si elles étaient mortes.
Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu'il tenait du royaume du père de Childebert, ni aucune partie de ses trésors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de bœufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui. Cependant on soupçonna le roi. Chilpéric promit de ne pas disposer de tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et célébra les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des Wisigoths, et lui donna de grands trésors; mais Frédégonde, sa mère, y ajouta tant d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue, crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mécontent, se tourna vers les Franks et leur dit: «Ne croyez pas que tout ceci fasse partie des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est à moi, car le roi très-glorieux a été très-généreux envers moi, et j'ai amassé beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des tributs des terres qui m'ont été données. Vous m'avez fait aussi beaucoup de présents. C'est avec tout cela que j'ai composé ce que vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trésors du roi.» C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle quantité de choses en or et en argent et d'autres choses précieuses, qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportèrent encore de nombreux présents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vêtements. Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que cet accident était de mauvais augure.
Étant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes à huit milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se levèrent, volèrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins d'or, deux grandes chaînes, et se sauvèrent auprès du roi Childebert. Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'échapper se sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On reçut partout ce cortége, en grand appareil, aux frais des diverses villes. Le roi avait ordonné que pour cela on ne payât rien sur les impôts ordinaires: tout fut donc fourni par un impôt extraordinaire levé sur les pauvres gens.
Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent pendant la route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu'une armée l'accompagnerait. Avec elle étaient des hommes du premier rang; le reste de la troupe, composé de gens du commun, était au nombre de plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui l'accompagnaient la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de voyage firent en chemin tant de butin et pillèrent si bien, qu'on ne peut le raconter. Ils dépouillaient les chaumières des pauvres, ravageaient les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par où ils passaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël: «La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de la sauterelle, et la nielle les restes du ver.»
Grégoire de Tours, livre VI.
LES ROIS FAINÉANTS.
La race des Mérovingiens, dans laquelle les Franks avaient coutume de choisir leurs rois, passe pour avoir duré jusqu'au roi Childéric, qui fut, par ordre du pontife romain Étienne[299], déposé, rasé et jeté dans un monastère. Quoiqu'on puisse la considérer comme finissant seulement avec ce prince, néanmoins elle était déjà depuis longtemps sans aucune force, et n'offrait plus en elle rien d'illustre, si ce n'est le vain titre de roi; car les moyens et la puissance du gouvernement étaient entre les mains des préfets du palais, que l'on appelait majordomes et à qui appartenait l'administration suprême. Le prince, pour toute prérogative, devait se contenter du seul titre de roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trône où il s'asseyait pour représenter l'image du monarque, pour donner audience aux ambassadeurs des différents pays, et leur notifier, à leur départ, comme l'expression de sa volonté personnelle, des réponses qu'on lui avait apprises et souvent même imposées. A l'exception de ce vain nom de roi et d'une pension alimentaire mal assurée, il ne possédait rien en propre qu'une seule terre d'un modique revenu, qui lui fournissait une habitation et un petit nombre de serviteurs, à ses ordres, chargés de lui procurer ce qui lui était nécessaire. S'il fallait aller quelque part, c'était sur un char traîné par un attelage de bœufs qu'un bouvier menait à la manière des paysans: c'était ainsi qu'il se rendait au palais et à l'assemblée générale de son peuple, tenue chaque année pour les affaires publiques; c'était ainsi qu'il revenait chez lui. Quant à l'administration du royaume, aux mesures et aux dispositions qu'il fallait prendre au dedans et au dehors, le maire du palais en avait tout le soin.
Eginhard, Vie de Charlemagne, trad. de M. Teulet.
Eginhard, secrétaire de Charlemagne et l'un des principaux personnages de sa cour, mourut en 844. On lui doit une Vie de Charlemagne et des Annales des rois Franks. Ces deux ouvrages sont bien composés.