GUERRE CONTRE LES AVARES.
791-799.
Alors commença la guerre la plus importante que Charles ait entreprise, si l'on excepte celle des Saxons, c'est-à-dire la guerre contre les Avares, autrement dits les Huns. Il les attaqua avec plus de vigueur et avec des forces plus considérables qu'aucun autre peuple. Cependant il ne dirigea en personne qu'une seule expédition dans la Pannonie (les Huns habitaient alors cette contrée): il confia le soin des autres à son fils Pépin, à des gouverneurs de provinces, à des comtes ou à des lieutenants. Malgré l'énergie qu'ils déployèrent, cette guerre ne fut terminée qu'au bout de huit ans. La dépopulation complète de la Pannonie, dans laquelle il n'est pas resté un seul habitant, la solitude du lieu où s'élevait la demeure royale du Chagan[319], lieu qui n'offre pas aujourd'hui trace d'habitation humaine, attestent combien il y eut de combats livrés et de sang répandu. Toute la noblesse des Huns périt dans cette guerre, toute leur influence y fut anéantie. Tout l'argent et les trésors qu'ils avaient entassés depuis si longtemps furent pillés. De mémoire d'homme, les Francs n'avaient pas encore soutenu de guerre qui les eût enrichis davantage et comblés de plus de dépouilles. Jusqu'alors ils avaient toujours passé pour un peuple assez pauvre: mais ils trouvèrent tant d'or et d'argent dans la demeure du Chagan, ils s'enrichirent dans les combats d'un butin si précieux, qu'on est fondé à croire qu'ils enlevèrent avec justice aux Huns ce que les Huns avaient injustement enlevé aux autres nations. Les Francs ne perdirent dans cette guerre que deux de leurs chefs: Héric, duc de Frioul, qui succomba en Liburnie, près de Tersatz, ville maritime, dans une embuscade dressée par les assiégés; et Gérold, duc de Bavière, qui fut tué en Pannonie, on ne sait par qui, avec deux hommes qui l'accompagnaient, au moment où il disposait son armée pour combattre les Huns, et lorsqu'il allait à cheval exhorter chacun à bien faire. Du reste, les Francs n'eurent pour ainsi dire aucune autre perte à déplorer dans cette guerre, qui eut le plus heureux succès, bien que son importance en eût prolongé la durée.
Eginhard, Vie de Charlemagne, trad. de M. Teulet.
CHARLEMAGNE PREND PAVIE.
774.
Après la mort du victorieux Pépin, les Lombards inquiétèrent Rome de nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occupé ailleurs, revint rapidement en Italie et soumit les Lombards, soit en leur livrant de terribles combats, soit en les forçant à se rendre d'eux-mêmes à discrétion; et pour s'assurer qu'ils ne secoueraient jamais le joug des Franks et ne recommenceraient pas leurs attaques contre le patrimoine de saint Pierre, il épousa la fille de leur roi, Didier. Quelque temps après, et sur l'avis des plus saints prêtres, il répudia cette princesse, toujours malade et inhabile à lui donner des enfants. Didier, irrité, fit embrasser sa cause à ses compatriotes, et se lia par les serments; il s'enferma dans Pavie, et leva l'étendard de la révolte contre l'invincible Charles. Ce prince, l'ayant appris, marcha rapidement contre l'Italie[320]. Quelques années auparavant, un des grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible Charles, avait cherché un refuge auprès de Didier. Quand ils apprirent tous les deux que le redoutable roi arrivait, ils montèrent sur une tour très-élevée, d'où ils pouvaient le voir venir de loin et de tous côtés. Ils aperçurent d'abord des équipages de guerre plus considérables que ceux des armées de Darius et de Jules César. Et Didier dit à Ogger: Charles n'est-il pas avec cette grande armée? Et Ogger répondit: non. Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de soldats rassemblés de tous les points de notre vaste empire, dit à Ogger: Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette multitude. Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de si tôt, répliqua Ogger. Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commençait à s'inquiéter, s'il vient accompagné d'un plus grand nombre de guerriers? Vous verrez comment il viendra, répondit Ogger; mais ce qui nous arrivera, je l'ignore. Pendant qu'ils parlaient parut le corps des gardes, qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard, effrayé, s'écrie: Pour le coup, c'est Charles! Non, dit Ogger, pas encore. A la suite, marchaient les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle royale et leur cortége. Didier ne pouvant plus supporter la lumière du jour, ni braver la mort, crie en pleurant: Descendons et cachons-nous au fond de la terre, loin de la face et de la fureur d'un si terrible ennemi! Ogger, tout tremblant, qui savait par expérience quelles étaient la puissance et les forces de Charles, car il l'avait appris par une longue habitude dans des temps meilleurs, dit alors: Quand vous verrez les moissons s'agiter d'effroi dans les champs, le sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire à la venue de Charles. Il n'avait pas achevé de parler qu'on commença de voir au couchant comme un nuage ténébreux, soulevé par le vent de nord-ouest, qui changea le jour le plus clair en ombres terribles. Puis, Charles approchant un peu plus, l'éclat des armes fit luire pour les gens enfermés dans la ville un jour plus sombre qu'aucune nuit. Alors parut Charles, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée d'une lance de fer, qu'il tenait élevée en l'air, et sa main droite était toujours étendue sur son invincible épée. Le dessus de ses cuisses, que les autres guerriers, pour monter à cheval plus facilement, dégarnissaient même de courroies, était entouré de lames de fer. Que dirai-je de ses bottines? Comme celles de tous ses soldats, elles étaient garnies de fer. Sur son bouclier on ne voyait que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux qui précédaient le roi, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, toute l'armée, avaient des armures semblables, selon les ressources de chacun. Le fer couvrait les champs et les routes. Les pointes du fer renvoyaient les rayons du soleil. Ce fer si dur était porté par un peuple plus dur encore. L'éclat du fer répandit la terreur dans le peuple de Pavie: Que de fer! hélas, que de fer! s'écriaient confusément les citoyens. La solidité des murs et des jeunes gens s'ébranla de peur à la vue du fer, et le fer anéantit la sagesse des vieillards. Ce que moi, pauvre écrivain bégayant et édenté, j'ai essayé de peindre dans une longue description, Ogger l'aperçut d'un coup d'œil rapide, et dit à Didier: Voici celui que vous avez cherché avec tant de peine, et en disant cela il tomba presque mort.
Comme ce même jour, les citoyens, soit par folie, soit par quelque espoir de pouvoir résister, ne voulurent pas laisser entrer Charles dans leur ville, ce prince, plein d'expédients, dit aux siens: Il faut faire aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir passé la journée à ne rien faire. Construisons rapidement une chapelle où nous puissions assister au service divin, si la ville ne nous ouvre ses portes. A peine eut-il parlé, que les ouvriers, qui le suivaient partout, se dispersant de tous côtés, rassemblèrent et apportèrent chaux, pierres, bois et divers matériaux. Depuis la quatrième heure du jour et avant que la douzième fût terminée, ils élevèrent, avec l'aide des soldats, une église, dont les murs, les toits, les lambris et les peintures étaient tels, que quiconque l'eût vue aurait pensé qu'elle n'avait pu être construite en moins d'une année. Dès le lendemain quelques-uns des citoyens voulaient se rendre, d'autres persistaient au contraire à se défendre, ou, pour dire vrai, à se tenir renfermés dans leurs murs; mais Charles soumit et prit la ville sans effusion de sang, et par sa seule adresse.
LeMoine de Saint-Gall, Des Faits et gestes de Charlemagne, liv. II.
Le moine de Saint-Gall, auteur de l'ouvrage que nous venons de citer, l'écrivit à la prière de l'empereur Charles le Chauve, en 884, et d'après les souvenirs de divers personnages qui avaient connu Charlemagne et Louis le Débonnaire. Les Faits et gestes de Charlemagne sont un recueil d'anecdotes, de traditions et de légendes, composant une très-précieuse peinture de mœurs. On croit que ce moine s'appelait Notker le Bègue.
BATAILLE DE RONCEVAUX.
778.
Tandis que la guerre contre les Saxons se continuait assidûment et presque sans relâche, le roi, qui avait réparti des troupes sur les points favorables de la frontière, marche contre l'Espagne à la tête de toutes les forces qu'il peut rassembler, franchit les gorges des Pyrénées, reçoit la soumission de toutes les villes et de tous les châteaux devant lesquels il se présente, et ramène son armée sans avoir éprouvé aucune perte, si ce n'est toutefois qu'au sommet des Pyrénées il eut à souffrir un peu de la perfidie des Gascons. Tandis que l'armée des Franks, engagée dans un étroit défilé, était obligée, par la nature du terrain, de marcher sur une ligne longue et resserrée, les Gascons qui s'étaient embusqués sur la crête de la montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts favorise les embuscades) descendent et se précipitent tout à coup sur la queue des bagages et sur les troupes d'arrière-garde, chargées de couvrir tout ce qui précédait: ils les culbutent au fond de la vallée[321]. Ce fut là que s'engagea un combat opiniâtre, dans lequel tous les Franks périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir pillé les bagages, profitèrent de la nuit, qui était survenue, pour se disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succès à la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux où se passa l'action; les Franks, au contraire, pesamment armés, et placés dans une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage. Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et Roland[322], préfet des Marches de Bretagne, périrent dans ce combat[323]. Il n'y eut pas moyen dans le moment de tirer vengeance de cet échec; car, après ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien, qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait fallu le chercher.