Eginhard, Vie de Charlemagne, trad. de M. Teulet.
MÊME SUJET.
Cette année, le roi, cédant aux conseils du Sarrasin Ibn-al-Arabi, et conduit par un espoir fondé de s'emparer de quelques villes en Espagne, rassembla ses troupes, et se mit en marche. Il franchit dans le pays des Gascons la cime des Pyrénées, attaqua d'abord Pampelune dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il passa l'Èbre à gué, s'approcha de Saragosse, qui est la principale ville de cette contrée, et après avoir reçu d'Ibn-al-Arabi, d'Abithener et d'autres chefs sarrasins, les otages qu'ils lui offrirent, il revint à Pampelune. Pour mettre cette ville dans l'impuissance de se révolter, il en rasa les murailles, et, résolu de revenir dans ses États, il s'engagea dans les gorges des Pyrénées. Les Gascons, qui s'étaient placés en embuscade sur le point le plus élevé de la montagne, attaquèrent l'arrière-garde et jetèrent la plus grande confusion dans toute l'armée. Les Franks, tout en ayant sur les Gascons la supériorité des armes et du courage, furent défaits, à cause du désavantage des lieux et du genre de combat qu'ils furent obligés de soutenir. La plupart des officiers du palais, auxquels le roi avait donné le commandement de ses troupes, périrent dans cette action; les bagages furent pillés, et l'ennemi, favorisé par la connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitôt. Ce cruel revers effaça presque entièrement dans le cœur du roi la joie des succès qu'il avait obtenus en Espagne.
Eginhard, Annales des Franks, trad. par M. Teulet.
LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND.
L'admirable récit qui va suivre est extrait et traduit du poëme attribué à Théroulde, et intitulé: La Chanson de Roland[324]. Nous avons cru devoir faire précéder et suivre l'épisode que nous donnons ici d'une courte analyse du poëme.
Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se décide en envoyer des ambassadeurs auprès de Charlemagne pour lui demander la paix. A son tour, Charlemagne envoie Ganelon auprès de Marsille pour traiter de la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage à trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il décidera l'empereur à partir d'Espagne et à laisser Roland à l'arrière-garde, où l'armée de Marsille pourra l'accabler à loisir.
Chargé de présents, le traître Ganelon revient au camp de Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne, trompé, lève son camp, et se met en route pour rentrer en France. Roland, par le conseil de Ganelon, est laissé à l'arrière-garde; l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les défilés.
«Les montagnes sont hautes et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les défilés sinistres. Les Français eurent grand'peine tout le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles épouses; il n'est celui qui de pitié ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est anxieux d'avoir laissé son neveu dans les défilés d'Espagne; il est saisi de pitié; il ne peut s'empêcher de pleurer.»