Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes et émirs, et s'avance contre l'arrière-garde de Charlemagne. Olivier monté sur un grand pin voit s'approcher les païens:

«Il avertit Roland, et l'engage à sonner de son olifant: Olivier dit: «Les païens sont nombreux, de nos Français il me semble y avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles l'entendra et fera retourner l'armée.» Roland refuse de sonner. «Ne plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blâmés et que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de Durandal[326] assez, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté; vous en verrez tout l'acier ensanglanté. Les félons païens se sont assemblés pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrés à la mort.»

A l'approche des ennemis, l'archevêque Turpin bénit les Français. La bataille s'engage.

La bataille de Roncevaux.

La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent fort et ferme! L'archevêque Turpin y rend plus de mille coups! les douze pairs n'y sont point en retard; les Français y frappent tous les uns comme les autres; les païens meurent par milliers et par cents; qui ne s'enfuit n'échappe pas à la mort; qu'il le veuille ou non, chacun y laisse sa vie! Les Français y perdent leurs meilleurs garçons, qui ne reverront ni leur père, ni leurs parents, ni Charlemagne, qui les attend au-delà des défilés!

En France il y a de prodigieuses tempêtes; il y a des tourbillons de tonnerre et de vent, pluies et grésil démesurément; la foudre tombe et menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel de Paris jusques à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsand[327], il n'est de logis dont les murs ne crèvent! à midi il fait de grandes ténèbres; il n'y a de clarté que si le ciel se fend! Personne ne le voit qui ne s'épouvante! plusieurs disent: C'est le définement, c'est la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai: c'est le grand deuil pour la mort de Roland!

Les Français ont frappé avec cœur et vigueur! païens sont morts à milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en échapper deux! «Çà, dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de meilleurs! il est écrit dans la Geste des Francs[328] que notre empereur a les braves.» Roland et Olivier parcourent le camp pour encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout cœur.

Le roi Marsille avec sa grande armée les attaque. Il s'avance par une vallée avec sa grande armée, qu'il a rassemblée; il l'a partagée en trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] ornés d'or et de pierres précieuses, et les écus[330] et les cuirasses frangées. Sept mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la contrée.

«Çà, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon le traître a juré notre mort; sa trahison ne peut être cachée, l'empereur en tirera une éclatante vengeance! nous aurons une bataille forte et dure, jamais on ne vit telle assemblée! J'y frapperai de Durandal mon épée, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons lieux nous les avons portées, avec elles tant de batailles nous avons achevées, mauvaise chanson n'en doit être chantée!»