En avant!

Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande armée rassemblée. Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus méchant de toute cette bande: il est souillé de crimes et de félonies; il ne croit pas en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du félon roi Marsille; il porte le dragon où l'armée se rallie. L'archevêque Turpin ne l'aimera jamais; sitôt qu'il le voit, il désire le frapper; bien tranquillement il se dit à lui-même: «Ce Sarrasin me semble bien hérétique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard ni couardise.»

L'Archevêque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit à Grossaille, qui était au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongés et l'échine bien haute, la queue blanche et la crinière jaune, petite oreille, la tête toute fauve; il n'y a bête qu'on puisse lui comparer. L'Archevêque l'éperonne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir Abisme; il va le frapper sur son écu d'émir, couvert de pierreries, d'améthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le frappe et ne l'épargne pas; après son coup, l'écu ne vaut pas un denier; il traverse le corps du païen de part en part et le jette mort en belle place. Et les Français de dire: «Voilà un vaillant trait! par l'Archevêque la croix est bien défendue.»

Quand les Français voient qu'il y a tant de païens, et que de tous côtés les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et les douze pairs, de les protéger. Turpin leur dit alors: «Seigneurs barons, n'ayez pas de mauvaise pensée! Pour Dieu! je vous en prie, ne lâchez pas pied, que les honnêtes gens ne chantent pas mauvaise chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela nous est promis, nous mourrons ici. Passé ce jour nous ne serons plus vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint paradis vous est ouvert, où vous serez assis avec les bienheureux.» A ce mot, les Français se réjouissent, et tous crient: Monjoie!

Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moitié de cette ville: c'est Climborin, qui n'était pas homme de bien. C'est lui qui reçut le serment du comte Ganelon, par amitié l'embrassa sur la bouche et lui donna son épée et son escarboucle. Il mettra à honte la grande terre, dit-il, et enlevera la couronne à l'empereur. Sur son cheval, qu'il appelle Barbamouche, il est plus léger qu'épervier ou hirondelle; il l'éperonne fortement, lui lâche la bride, et va frapper Angelier de Gascogne. Ni son écu ni sa cuirasse ne le peuvent garantir; le païen lui met dans le corps la pointe de son épieu, pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et à pleine lame le retourne mort sur le sol; puis il s'écrie: «Ils sont bons à confondre! Frappez, païens, pour rompre la presse!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce brave!»

Le comte Roland appelle Olivier: «Sire compagnon, lui dit-il, déjà Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.» Olivier lui répond: «Que Dieu me donne de le venger!» Il pique son cheval de ses éperons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est sanglant, de tout son courage va frapper le païen, brandit son coup, et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son âme. Puis Olivier occit le duc Alphaïen, et tranche la tête à Escababiz; il désarçonne sept Arabes: ceux là ne seront plus bons pour le service! «Çà, dit Roland, mon compagnon est en colère; c'est pour s'égaler à moi qu'il frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime.» Puis il crie de toute sa voix: «Frappez-y, chevaliers!»

D'autre part est un païen, Valdabrun; il éleva le roi Marsille; il est seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui réclame un autre nom que le sien. Il prit jadis Jérusalem par trahison, viola le temple de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reçut aussi le serment de Ganelon, et lui donna son épée et 1,000 mangons. Sur son cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus léger qu'un faucon. Il le pique de ses éperons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il brise son écu, déchire son haubert, lui plante dans le corps la banderole de son gonfanon, et à pleine lance le jette mort à bas des arçons: «Frappez, païens! crie-t-il, car nous les vaincrons très-bien!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce brave!»

Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court à lui à toute force, tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement, tant qu'il peut, sur son casque damasquiné d'or, pourfend la tête, la cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvragée d'or, et le dos du cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blâme ou le loue. Les païens de dire: «Ce coup est fatal.» Roland répond: «Je ne puis aimer les vôtres; devers vous est l'orgueil et le tort.»

Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bête ne peut courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Anséis sur l'écu, dont il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte est mort, ses jours sont finis. Et les Français de dire: «Malheureux baron!»

Sur le champ de bataille est l'archevêque Turpin; jamais pareil tonsuré ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses; il dit au païen: «Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un que mon cœur regrette!» Il pousse son bon cheval, frappe sur l'écu de Tolède, et l'abat mort sur l'herbe verte.