D'un autre côté est un païen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus léger que n'est oiseau qui vole; il lâche la bride, le pique des éperons, et va frapper Gérin de toute sa force, brise l'écu vermeil qui lui pendait au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son compagnon Gérer, et Bérenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va frapper un riche duc, Austore, qui possède Valence et Envers sur le Rhône; il l'abat mort; les païens en ont grande joie. Et les Français de dire: «Quel déchet des nôtres!»

Le comte Roland tient son épée sanglante; il a bien entendu que les Français se désespèrent; il a tant de douleur que le cœur lui fend. Il dit au païen: «Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de tuer un homme que je veux te faire payer cher»; il pique son cheval, qui court de toute force. Qui va le payer! Les voilà en présence.

Grandogne était vaillant et brave combattant; en son chemin il rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnaît cependant à son fier visage, à la beauté de son corps, à son regard et à sa contenance. Il ne peut s'empêcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir, mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'épée s'enfonce encore profondément dans le dos du cheval; tous les deux sont tués sans remède, et ceux d'Espagne s'en désolent piteusement. Et les Français de dire: «Il frappe bien, notre défenseur!»

La bataille est merveilleuse et grande; les Français y frappent de leurs épieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes morts, blessés et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent ou non, on les fait déguerpir, et les Français les chassent de vive force.

En avant!

La bataille est merveilleuse et rapide. Les Français combattent avec vigueur et colère, tranchent les poings, les côtes, les échines et les vêtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair découle. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: «Marsille! chevauche, roi, nous avons besoin d'aide!»

Le comte Roland dit à Olivier: «Sire compagnon, si vous voulez le permettre, l'Archevêque est très-bon chevalier! Il n'en est pas de meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance et de l'épieu.» Olivier répond: «Allons donc l'aider.» A ces mots, les Français recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il y a grand carnage de chrétiens. Qui eût vu Roland et Olivier de leurs épées frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes soldats. L'Archevêque frappe de son épieu. Ceux qu'ils ont tué, on les peut bien compter; le nombre est écrit dans les histoires; c'est, dit la Geste, plus de quatre milliers.

Les quatre premières charges ont réussi aux Français; mais le cinquième choc leur est désastreux. Tous les chevaliers français sont occis, excepté soixante que Dieu y a épargnés et qui se vendront cher avant que de mourir.

En avant!

Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son compagnon Olivier: «Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui vous protége, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh! roi notre ami, que n'êtes-vous ici? Frère Olivier, que pouvons-nous faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: «Je ne sais comment le quérir; mieux vaux la mort que la honte.»