Quand les païens voient que les Français diminuent, ils en ont et orgueil et reconfort; ils se disent: «L'empereur a tort.» Le Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses éperons d'or, frappe Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son haubert blanc et lui plante son épieu dans la poitrine, et dit après: «Vous avez reçu un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laissé dans les défilés! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas à s'en vanter, car sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres!»—Olivier sent qu'il est frappé à mort; il tient toujours Hauteclaire à l'acier bruni; il frappe sur le casque d'or de Marganice, en démolit les fleurs et les cristaux, fend la tête jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat mort, et dit après: «Païen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles n'y perde, mais ni à ta femme, ni à une autre du royaume dont tu fus, tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni d'avoir fait tort à moi ou à d'autres.» Après il appelle Roland à son secours.
En avant!
Olivier sent qu'il est blessé à mort; il n'aura plus d'autre occasion de se venger; il se jette dans la mêlée et y frappe en brave, tranchant lances, écus, pieds, poings, selles et côtes. Qui l'eût vu couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et claire, et appelle Roland son ami et son pair: «Sire compagnon, lui dit-il, joignez-vous à moi; car à notre grand deuil nous serons aujourd'hui séparés.»
En avant!
Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, décoloré et pâle. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la terre en ruisseaux. «Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui privée de bons soldats, confondue et chétive. L'empereur en aura grand dommage! A ce mot, sur son cheval il se pâme.»
En avant!
Roland est pâmé sur son cheval et Olivier est blessé à mort; il a tant saigné que les yeux en sont troubles; de loin ni de près, il ne peut voir assez clair pour reconnaître quelqu'un; comme il a rencontré son compagnon, il le frappe sur le casque doré et le fend jusqu'au nasal, mais il ne touche pas la tête. A ce coup, Roland le regarde et lui demande avec douceur et amitié: «Sire compagnon, l'avez-vous fait de bon gré? C'est Roland qui est là, Roland qui tant vous aime! d'aucune manière vous ne m'aviez défié.»—«Je vous entends parler, dit Olivier, je ne vous vois pas. Que Dieu vous protège! je vous ai frappé! pardonnez-le moi!» Roland répond: «Je ne suis pas blessé, je vous le pardonne ici et devant Dieu.» A ces mots, ils s'inclinent l'un vers l'autre, et dans cette étreinte la mort va les séparer.
Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la tête, il perd l'ouïe et la vue; il descend de cheval et se couche sur la terre; à haute voix il confesse ses péchés; ses deux mains jointes vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le cœur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'étend tout de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous n'entendrez homme plus dolent.
Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il se prit à le regretter bien doucement: «Sire compagnon, vous fûtes si hardi pour votre perte! Nous avons été ensemble tant d'années et de jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pâme sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses étriers d'or, et quelque part qu'il aille il ne peut tomber.
Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand dommage lui est apparu; les Français sont morts, il les a tous perdus, sauf l'Archevêque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes où il a si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les païens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces vallées et réclame le secours de Roland: «Eh, noble comte, vaillant homme, où es-tu? Jamais je n'eus peur là où tu étais! C'est moi Gautier, qui vainquis Maëlgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'étais accoutumé à être ton favori! ma lame est brisée et mon écu percé, et mon haubert démaillé et rompu! un épieu m'a frappé dans le corps; j'en mourrai, mais j'ai vendu chèrement ma vie!» Roland l'a entendu, il pique son cheval et vient vers lui.