En avant!

Roland dans sa douleur était d'humeur dangereuse; en la mêlée il recommence à frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et l'Archevêque cinq. Et les païens de dire: «Oh! les terribles hommes! prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! félon sera qui ne leur courra sus, et lâche qui les laissera sauver.» Donc recommencent à huer et à crier, et de toutes parts on revient les attaquer.

En avant!

Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon chevalier, et l'Archevêque un vaillant éprouvé. Aucun ne veut rien laisser aux autres; ils frappent les païens dans la mêlée. Mille Sarrasins à pied et quarante mille à cheval arrivent encore, et, croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs épieux et leurs lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son écu percé, son casque cassé; ils l'ont blessé à la tête, ils ont rompu et démaillé son haubert; il a dans le corps quatre épieux; son cheval est tué sous lui. C'est grand malheur que l'Archevêque tombe.

En avant!

Turpin de Reims, quand il se sent abattu et blessé de quatre épieux dans le corps, joyeusement, le brave, il se relève, cherche où est Roland, puis court vers lui, et dit un mot: «Je ne suis pas vaincu! un bon soldat n'est jamais pris vivant!» Il tire Almace, son épée d'acier bruni, et frappe dans la mêlée mille coups et plus. Charles l'a dit depuis, qu'il n'en avait épargné aucun et qu'il en avait trouvé quatre cents autour de lui, les uns blessés, d'autres coupés en deux, et d'autres sans leur tête.

Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande chaleur; en la tête il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrête, et écoute: «Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu cejourd'hui nous va manquer; j'entends à son corner qu'il ne vivra guère. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant qu'il y en a dans cette armée!» Soixante mille clairons y sonnent si fort, que les monts et les vallées y répondent. Les païens l'entendent, et n'en sont pas réjouis. Ils se disent l'un à l'autre: «Nous aurons encore affaire à Charles!»

En avant!

Et les païens de dire: «L'empereur revient! Entendez-vous sonner les clairons des Français? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la guerre recommence!» Alors ils se rassemblent quatre cents armés de casques, et des meilleurs de leur armée; ils rendent à Roland une attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de lui.

En avant!