Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort, fier et intrépide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval Veillantif, qu'il pique de ses éperons d'or fin, il les va tous attaquer dans la mêlée, accompagné de l'archevêque Turpin; l'un dit à l'autre: «Çà, frappez, ami! nous avons entendu les cors des Français; Charles revient, le roi puissant.»

Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les méchants, ni chevalier qui ne fût bon soldat; il dit à l'archevêque Turpin: «Sire, vous êtes à pied, et je suis à cheval; pour l'amour de vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux païens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!» Et l'Archevêque de dire: «Félon qui bien n'y frappe! Charles revient qui nous vengera.»

Les païens disent: «Malheur à nous! à mauvais jour nous sommes arrivés; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient avec sa grande armée, le terrible! des Français nous entendons les clairons éclatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de chair. Lançons tout sur lui, et qu'il reste sur la place.» Et ils lancent dards et épieux, et lances et traits empennés. Ils ont traversé et fracassé l'écu de Roland, rompu et démaillé son haubert; mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt endroits frappé, reste mort sous le comte. Puis les païens se sauvent, et laissent Roland sur la place; mais il est démonté.

En avant!

Les païens s'enfuient courroucés et furieux, et galoppent du côté de l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester à pied. Il va au secours de l'archevêque Turpin, lui détache son casque d'or de la tête, lui enlève son haubert blanc et léger, et déchire sa tunique, et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien humblement lui fait une prière: «Eh! gentilhomme, donnez-moi congé; nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant vous les ranger.» Et l'Archevêque de dire: «Allez et revenez. Ce champ de bataille reste à vous, Dieu merci, et à moi!»

Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille, cherche dans les vallées et cherche dans les montagnes, trouve Gérer et Gérin son compagnon; il trouve aussi Bérenger et Othon, Anséis, Sanche et Gérard, le vieux de Roussillon. Roland un à un les a pris, les a apportés à l'Archevêque et mis en rang devant ses genoux. L'Archevêque ne peut s'empêcher de pleurer, lève sa main, fait sa bénédiction, et dit ensuite: «Malheur vous est arrivé, seigneurs; toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai plus le puissant empereur.»

Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouvé son compagnon Olivier, il le serre étroitement contre son cœur, et comme il peut il revient vers l'Archevêque; il le couche sur un bouclier auprès des autres, et l'Archevêque les a absouts et bénits. Alors se réveille le deuil et la pitié. «Çà, dit Roland, beau compagnon Olivier, vous fûtes le fils du vaillant duc Régnier, qui tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance, pour mettre en pièces un écu, pour vaincre et dompter l'insolence, et pour conseiller loyalement un honnête homme, nulle part il n'y eut meilleur chevalier.»

Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait tant qu'il pouvait, se sentit ému et commença à pleurer, et son visage fut tout décoloré; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut être; malgré lui il tombe par terre évanoui. Et l'Archevêque de dire: «Vous êtes bien malheureux, chevalier.»

Quand il vit Roland se pâmer, l'Archevêque eut donc telle douleur que jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller pour en donner à Roland; il s'avance à petits pas et tout chancelant; il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a trop perdu de sang; avant qu'il ait marché la longueur d'un arpent, le cœur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la mort.

Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron, c'est-à-dire l'Archevêque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse ses péchés, lève les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie Dieu de donner le paradis à Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les païens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa sainte bénédiction.