En avant!

Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourné vers l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, dit-il, je fais pénitence de mes péchés, des grands et des petits, que j'ai faits depuis l'heure que je suis né jusqu'à ce jour que tout est fini.» Son gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent à lui.

En avant!

Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourné vers l'Espagne; alors il se prit à se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-même, il confesse encore ses péchés et prie Dieu de lui faire merci: «Vrai père, qui jamais ne mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et préservas Daniel des lions, sauve mon âme de tous périls pour les péchés que je fis en ma vie!» Il offre son gant droit à Dieu, et saint Gabriel de sa main le prit. Roland, sa tête penchée sur le bras, et les mains jointes, est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint Michel surnommé du péril; saint Gabriel s'est joint à eux, et ils emportent l'âme du comte en paradis.

Analyse de la suite du poëme.

Charlemagne arrive enfin dans la vallée de Roncevaux; il est consterné à l'aspect du champ de bataille jonché de cadavres; il retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre à part avec ceux de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs cœurs, puis fait enterrer tous les Français que les Sarrasins ont tués. Il allait repartir, quand il voit apparaître l'armée des Sarrasins: il s'écrie alors de sa voix grande et haute: «Barons français, à cheval et aux armes!» Après une furieuse bataille, les Sarrasins sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en France, à Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais.

Voici venir à lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi: «Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?» Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche. «Sœur, chère amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais je te donnerai Louis en échange; je ne te puis mieux dire; il est mon fils, et gouvernera mes frontières.»—Aude répond: «Ces paroles sont étranges: ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges qu'après Roland je reste vivante!» Elle pâlit, tombe aux pieds de Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait pitié de son âme! Les barons français en pleurent et la plaignent. La belle Aude est allée à trépas, mais le roi croit qu'elle n'est que pâmée; il en a pitié et en pleure, lui prend les mains, la relève; mais sur les épaules la tête est penchée. Quand Charles voit qu'elle est morte, il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et l'enterrent bellement le long d'un autel.»

Puis vient le châtiment de Ganelon. Il se défend devant la cour des barons, qui demande sa grâce à Charlemagne. Vous me trahissez tous, dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry, demande à Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre à combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon est écartelé.

Théroulde, La Chanson de Roland, traduite par L. Dussieux.