Le normand Théroulde, qui, selon la thèse très-savante et très-acceptable de M. Génin, paraît avoir été le précepteur de Guillaume le Conquérant, composa le poëme ou chanson de Roland avant 1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possède dans la chanson de Roland une épopée qu'elle a trop longtemps laissée de côté. Il est admis dans certains cours de littérature que la France n'a pas de poésie épique; c'est une grave erreur. Le poëme de Théroulde est notre épopée française, et a été longtemps un poëme national et très-populaire; on le chantait à la bataille de Hastings (1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les étrangers admiraient notre poëme, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du poëme du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit trois imitations pendant le moyen âge; en Italie, Pulci Boiardo et l'Arioste (Roland furieux) l'ont imité également. Mais au seizième siècle l'admiration enthousiaste pour l'antiquité fit succéder un mépris irréfléchi pour toutes les créations spontanées du génie français: art, poésie, tout fut honni et oublié qui ne sortait pas de la source grecque ou latine. Le poëme de Théroulde fut compris dans cette proscription universelle. Plus justes que nos pères, nous avons rendu la vie à cette œuvre admirable; et si la France ne peut opposer que sa triste et froide Henriade aux épopées artificielles étrangères: L'Énéide, La Jérusalem délivrée, La Messiade, Le Paradis perdu et Le Roland furieux, elle compte parmi les épopées naïves et populaires sa Chanson de Roland, et l'oppose à L'Iliade, à L'Odyssée, aux Nibelungen, au poëme du Cid, à La Divine Comédie.

Théroulde a recueilli pour la création de son poëme toutes les traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'était pas neveu de Charlemagne; il est demeuré le type populaire de la valeur. Le traître Ganelon était un archevêque de Sens, qui trahit Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Théroulde les a exagérés, il est bien évident qu'Éginhard les a amoindris, et qu'il a atténué toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de Charlemagne.

LA GRANDE TAILLE DE ROLAND.

L'opinion que Roland avait été d'une taille surhumaine était encore en vigueur du temps de François Ier; car ce prince, à son retour d'Espagne, passant par Blaye, où était le tombeau de Roland, voulut vérifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fâché d'entendre cette anecdote de la bouche même d'un témoin oculaire[340].

«Les chroniques françaises nous content que Charlemagne et ses douze pairs étaient des géants. Afin d'en savoir la vérité, et d'ailleurs grand amateur de ces antiquailles, le roi François Ier, lorsqu'il passa par Blaye, à son retour de sa captivité d'Espagne, descendit dans le souterrain où Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis, dans des sépulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite après avoir plongé un regard dans l'intérieur, il fit raccommoder le marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de démenti contre l'opinion reçue. Apparemment il ne voulait point paraître avoir perdu ses peines.

«Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre, et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre, avaient trois pieds de long pour le moins.

«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt!

«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]

LE CHANT D'ALTABIÇAR[342].

Un cri s'est élevé