C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une invasion de six siècles; c'était Charlemagne enfin qui faisait vendre au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme ses affaires de ménage.
Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité: les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter. Karle le Chauve, dans l'édit de Pitres (chap. VI), nous apprend comment se dressait le capitulaire. «La loi, dit ce prince, devient irréfragable par le consentement de la nation et la constitution du roi.» La publication des capitulaires, rédigés du consentement des assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêques et par les envoyés royaux, missi dominici.
Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le Bel: alors les ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de l'oubli en 1531: ils avaient été recueillis incomplétement en deux livres par Angesise, abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers l'an 827. Benoît, de l'église de Mayence, augmenta cette collection en 845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle parut en 1545.
Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation avaient lieu deux fois l'an, partout où le roi ou l'empereur les convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps était beau, la délibération avait lieu en plein air; sinon, on se retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part; les comtes et les principaux chefs militaires, de même. Quand les évêques et les comtes le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait au milieu d'eux; le peuple était forclos, mais après la foi faite on l'appelait à la sanction. (Hincmar, Hunold.) La liberté individuelle du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du neuvième siècle étaient de véritables états, tels qu'ils reparurent sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovingiens avaient une base plus large, parce qu'on était plus près de l'indépendance primitive des barbares: le peuple existait encore sous les deux premières races; il avait disparu sous la troisième, pour renaître par les serfs et les bourgeois.
Cette liberté politique karlovingiennne perdit bientôt ce qui lui restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la division croissante du royaume priva de toute force la royauté.
La justice dans la monarchie franke était administrée de la manière établie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrêter la corruption de cette justice, instituèrent les missi dominici, sorte de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats prévaricateurs.
Chateaubriand, Analyse raisonnée de l'Histoire de France.
CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.
Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident, jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III, antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France, d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661.
A. Baillet, Les Vies des Saints, t. II (in-4o, 1739).