LOUIS LE PIEUX[344].
817.
On voyait briller en lui des vertus sacrées qu'il serait trop long d'énumerer. Il était d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient longues, ses doigts bien conformés; il avait les jambes longues et grêles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures Saintes ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poëtes profanes qu'il avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni les écouter. Il était d'une constitution vigoureuse, agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes les fois que, les jours ordinaires, il se rendait à l'église pour prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orné de toutes les pieuses vertus, il était d'une générosité dont on n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps modernes, tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre de possession perpétuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser pour ces donations des décrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il était sobre dans son boire et son manger, simple dans ses vêtements; jamais on ne voyait briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles, selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu'une chemise et des hauts-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or, un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux éclats, pas même lorsque, dans les fêtes et pour l'amusement du peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple même, en sa présence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas il faisait distribuer des aumônes. Au mois d'août, époque où les cerfs sont le plus gras, il s'occupait à les chasser jusqu'à ce que le temps des sangliers arrivât.
Thégan, Vie et actions de Louis le Pieux, trad. de M. Guizot.
Thégan, chorévêque (vicaire général) de Trèves, mort vers 845, était d'origine franque et noble; il était renommé pour sa beauté, ses vertus, sa science et son éloquence. Au milieu des dissensions du règne de Louis le Débonnaire, il fut toujours fidèle à l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrégée, et s'étend de 813 à 835.
BAPTÊME DE HÉROLD LE DANOIS[346].
826.
Dès que tout est prêt pour la cérémonie sacrée, Louis et Hérold se rendent dans le saint temple. César[347], par respect pour le Seigneur, reçoit lui-même Hérold quand il sort de l'onde régénératrice, et le revêt de sa propre main de vêtements blancs. L'impératrice Judith, dans tout l'éclat de sa beauté[348], tire de la source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de chrétienne. Lothaire, déjà césar, fils de l'auguste Louis, aide de même le fils d'Hérold à sortir des eaux baptismales; à leur exemple, les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingués de la suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire de l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis! quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte odeur s'émane d'une telle action et s'élève jusqu'au Christ? Ces conquêtes, prince, que tu arraches à la gueule du loup dévorant, pour les donner à Dieu, te seront comptées pour l'éternité.
Hérold, couvert de vêtements blancs et le cœur régénéré, se rend sous le toit éclatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le comble alors des plus magnifiques présents que puisse produire la terre des Franks. D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue de pourpre écarlate et de pierres précieuses, autour de laquelle circule une broderie d'or; il ceint l'épée fameuse que César lui-même portait à son côté et qu'entourent des cercles d'or symétriquement disposés; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or; des courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses; une superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse de ce prince reçoit de l'impératrice Judith des dons non moins dignes de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement brodée d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entouré de pierres précieuses ceint sa tête; un large collier tombe sur son sein naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes; des cercles minces et pliants, d'or et de pierres précieuses, couvrent ses cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire ne met pas un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est également revêtu d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de César.
Tout cependant est préparé pour les saintes cérémonies de la messe; déjà le signal accoutumé appelle le peuple dans l'enceinte des murs sacrés. Dans le chœur brille un clergé nombreux et revêtu de riches ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre admirable. La foule des prêtres se distingue par sa fidélité aux doctrines de Clément[349], et les pieux lévites se font remarquer par leur tenue régulière. C'est Theuton qui dirige, avec son habileté ordinaire, le chœur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage honorable à César, à ses grands, à sa femme et à ses enfants. Le glorieux empereur, toujours empressé d'assister fréquemment aux saints offices, se rend à l'entrée de la basilique en traversant de larges salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries éblouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les bras de ses fidèles serviteurs. Hilduin est à sa droite; Hélisachar le soutient à gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bâton, marque de sa charge[350], et protége les pas du monarque, dont la tête est ornée d'une couronne d'or. Par derrière viennent le pieux Lothaire et Hérold, couverts d'une toge et parés des dons éclatants qu'ils ont reçus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beauté, précède, plein de gaieté, les pas de son père, et de ses pieds il frappe fièrement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements royaux, s'avance dans tout l'éclat d'une parure magnifique; deux des grands jouissent du suprême honneur de l'escorter; ce sont Matfried et Hugues; tous deux, la couronne en tête et vêtus d'habits tout brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste maîtresse. Derrière elle, et à peu de distance, vient enfin l'épouse d'Hérold étalant avec plaisir les présents de la pieuse impératrice. Après, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous vêtus de blanc et distingués par leur science et leur foi. Au dernier rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, parée des habits qu'elle tient de la munificence de César.
Aussitôt que l'empereur, après cette marche solennelle, est arrivé à l'église, il adresse, suivant sa coutume, ses vœux au Seigneur; sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui sert de signal, et au même instant les clercs et tout le chœur lui répondent et entonnent le chant. Hérold, sa femme, ses enfants, ses compagnons contemplent avec étonnement le dôme immense de la maison de Dieu, et n'admirent pas moins le clergé, l'intérieur du temple, les prêtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus encore, ce sont les immenses richesses de notre roi, à l'ordre duquel semble se réunir ce que la terre produit de plus précieux. «Eh bien, illustre Hérold, dis, je t'en conjure, ce que tu préfères maintenant, ou de la foi de notre monarque, ou de tes misérables idoles. Jette donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est ainsi que tu assureras à toi et aux tiens une éternelle gloire. Si dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles divinités avec toute leur puissance...»
Cependant on préparait avec soin d'immenses provisions, des mets divers et des vins de toutes les espèces pour le maître du monde. D'un côté, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui préside aux cuisines, ne perdent pas un instant à faire disposer les tables avec l'ordre et le luxe accoutumés. Sur des toisons, dont la blancheur le dispute à la neige, on étend des nappes blanches, et les mets sont dressés dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa charge, les dons de Cérès, et Gunton sert les viandes. Entre chaque plat sont placés des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux échansons et fait préparer les doux présents de Bacchus.