Dès que les cérémonies du culte respectueux adressé au Très-Haut sont terminées, César, tout brillant d'or, se dispose à reprendre le chemin qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son épouse, ses enfants, et tout son cortége, couverts de vêtements resplendissants d'or, et enfin les clercs habillés de blanc, imitent son exemple, et le pieux monarque se rend d'un pas grave à son palais, où l'attend un festin préparé avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met à ses côtés, après avoir embrassé ses augustes genoux; le césar Lothaire et Hérold, l'hôte royal, s'étendent de leur côté sur un même lit, comme l'a voulu Louis. Les Danois admirent la prodigalité des mets et tout ce qui compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la beauté des enfants qui servent César. Ce jour, si heureux à juste titre pour les Franks et les Danois régénérés par le baptême, sera pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la mémoire.
Le lendemain, à la naissance de l'aurore, dès que les astres quittent le ciel et que le soleil commence à réchauffer la terre, César s'apprête à partir pour la chasse avec ses Franks, dont cet exercice est le plaisir habituel, et il ordonne qu'Hérold l'accompagne. Non loin du palais est une île que le Rhin environne de ses eaux profondes, où croît une herbe toujours verte et que couvre une sombre forêt. Des bêtes fauves, nombreuses et diverses, la remplissent, et leur troupe, dont rien ne trouble le repos, trouve dans les vastes bois un asile paisible. Des bandes de chasseurs et d'innombrables meutes de chiens se répandent çà et là dans cette île. Louis monte un coursier qui foule la plaine sous ses pas rapides, et Witon, le carquois sur l'épaule, l'accompagne à cheval. De toutes parts se pressent des flots de jeunes gens et d'enfants, au milieu desquels se fait remarquer Lothaire, porté par un agile coursier. Hérold, l'hôte de l'empereur, et ses Danois accourent aussi pleins de joie pour contempler ce beau spectacle; la superbe Judith, la pieuse épouse de César, parée et coiffée magnifiquement, monte un noble palefroi; les premiers de l'État et la foule des grands précèdent ou suivent leur maîtresse, par égard pour leur religieux monarque. Déjà toute la forêt retentit des aboiements redoublés des chiens; ici les cris des hommes, là les sons répétés du clairon frappent les airs; les bêtes fauves s'élancent hors de leurs antres, les daims fuient vers les endroits les plus sauvages; mais ni la fuite ne peut les sauver ni les taillis ne leur offrent d'asiles sûrs. Le faon tombe au milieu des cerfs armés de bois majestueux; et le sanglier aux larges défenses roule dans la poussière percé par le javelot. César, animé par la joie, donne lui-même la mort à un grand nombre d'animaux qu'il frappe de ses propres mains. L'ardent Lothaire, dans la fleur et la force de la jeunesse, fait tomber plusieurs ours sous ses coups; le reste des chasseurs tue çà et là, à travers les prairies, une foule de bêtes fauves de toutes espèces.
Tout à coup une jeune biche, que la meute des chiens poursuit avec chaleur, traverse en fuyant le plus épais de la forêt, et bondit au milieu d'un bouquet de saules; là s'étaient arrêtés la troupe des grands, Judith, l'épouse de César, et le jeune Charles, encore enfant. L'animal passe avec la rapidité de l'éclair, tout son espoir est dans la vitesse de ses pieds: s'il ne trouve son salut dans la fuite, il périt. Le jeune Charles l'aperçoit, veut le poursuivre à l'exemple de ses parents, demande un cheval avec d'instantes prières, presse vivement pour qu'on lui donne des armes, un carquois et des flèches légères, et brûle de voler sur les traces de la biche, comme son père a coutume de le faire. Mais vainement il redouble ses ardentes sollicitations; sa charmante mère lui défend de la quitter, et refuse à ses vœux la permission de s'éloigner. Sa volonté s'irrite, et si le maître aux soins duquel il est confié et sa mère ne le retenaient, le royal enfant n'hésiterait pas à suivre la chasse à pied. Cependant d'autres jeunes gens volent, atteignent la biche dans sa fuite, et la ramènent au petit prince sans qu'elle ait reçu aucune blessure; lui, alors, prend des armes proportionnées à la faiblesse de son âge et en frappe la croupe tremblante de l'animal; toutes les grâces de l'enfance se réunissent et brillent dans le jeune Charles, et leur éclat emprunte un nouveau lustre de la vertu de son père et du nom de son aïeul. Tel autrefois Apollon, quand il gravissait les sommets des montagnes de Délos, remplissait d'une orgueilleuse joie le cœur de sa mère Latone.
Déjà César, son auguste père, et les jeunes chasseurs chargés de gibier se disposaient à retourner au palais. Cependant la prévoyante Judith a fait construire et couvrir dans le milieu de la forêt une salle de verdure; des branches d'osier et de buis dépouillées de leurs feuilles en forment l'enceinte, et des toiles la recouvrent. L'impératrice elle-même prépare sur le vert gazon un siége pour le religieux monarque, et fait apporter tout ce qui peut assouvir la faim. Après avoir lavé ses mains dans l'eau, César et sa belle compagne s'étendent ensemble sur un lit d'or, et, par l'ordre de cet excellent roi, le beau Lothaire et leur hôte chéri, Hérold, prennent place à la même table; le reste de la jeunesse s'assoit sur l'herbe qui couvre la terre, et repose ses membres fatigués sous l'ombrage de la forêt. On apporte, après les avoir fait rôtir, les entrailles chargées de graisse des animaux tués à la chasse, et la venaison se mêle aux mets apprêtés pour César. La faim satisfaite disparaît bientôt. On vide les coupes; et la soif à son tour est chassée par une agréable liqueur; un vin généreux répand la gaieté dans toutes ces âmes courageuses, et chacun regagne d'un pas plus hardi le toit impérial.
Ermold le Noir, Faits et Gestes de Louis le Pieux, chant IV, traduction de M. Guizot[353].
Ce poëme a été composé vers 826. On ne sait rien sur son auteur.
FIN.