Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains, irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des Sénonais qui l'avaient les premiers habitée.
La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite. Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent, de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la Sicile.
Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne, mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la route de leur pays.
Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée, les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates, parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur patrie sains et saufs et chargés de butin.
Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore sortis du leur.
Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô. Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul, était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait; c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.
A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine, qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle. Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil, et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue, les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule, et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois, plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent. D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti, mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.
Pendant ce temps-là, Lucius Emilius, qui avait son camp vers la mer Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans l'Étrurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours de sa patrie et arriva fort à propos. S'étant campé proche des ennemis, les Romains réfugiés sur leur hauteur virent les feux de Lucius Émilius, et se doutant bien que c'était lui, ils reprirent courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes, pendant la nuit, et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce qui leur était arrivé. Emilius, sans perdre le temps à délibérer, commande aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se mettre en marche avec l'infanterie; lui-même se met à la tête de la cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis étaient proche, ils tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après avoir fait un si riche butin (car leur butin était immense en prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'était pas à propos de s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout; qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'après s'être déchargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on le trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se rangeant à cet avis, lèvent le camp avant le jour et prennent leur route le long de la mer par l'Étrurie. Quoique Lucius eût joint à ses troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas pour cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille; il prit le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux où il pourrait les incommoder et regagner le butin.
Le hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de Sardaigne, débarquât ses légions à Pise et les conduisît à Rome par une route contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des Étrusques, quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par Atilius, ils racontèrent tout ce qui s'était passé, qu'il y avait dans le voisinage deux armées, et que celle des Gaulois était fort proche, ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut touché de l'échec que son collègue avait souffert, mais il fut charmé d'avoir surpris les Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armées. Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les légions en bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit Émilius avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier des postes avantageux. Sur cela, ils détachèrent aussi la leur et quelques soldats armés à la légère pour chasser les Romains de la hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la disposèrent de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par devant et par derrière; ordre de bataille qu'ils prirent sur le rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se défendre, et contre ceux qu'ils savaient à leurs trousses, et contre ceux qu'ils avaient en tête.
Émilius avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise; mais il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit sûrement le secours qui lui était venu que par le combat qui se livra à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en même temps il conduisit aux ennemis l'infanterie rangée à la manière ordinaire.