LES GAULOIS EN ASIE MINEURE.
278-277 av. J.-C.

Cependant, vers cette époque, la nation gauloise était devenue si nombreuse, qu'elle inondait l'Asie comme autant d'essaims. Les rois d'Orient ne firent bientôt plus la guerre sans avoir à leur solde une armée gauloise. Chassés de leurs royaumes, c'est encore aux Gaulois qu'ils recouraient. Telle fut la terreur de leur nom et le succès constant de leurs armes, que nul ne crut pouvoir se passer d'eux pour maintenir ou pour relever sa puissance. Le roi de Bithynie ayant imploré leurs secours, ils partagèrent avec lui ses États, comme ils avaient partagé sa victoire, et donnèrent à la portion qui leur échut le nom de Gallo-Grèce.

Justin, XXVII, 2.

RETOUR D'UNE PARTIE DES GAULOIS DANS LA GAULE.

Les Gaulois, après avoir échoué contre Delphes, dans une attaque où la puissance du dieu leur avait été plus fatale que l'ennemi, n'ayant plus ni patrie ni chef, car Brennus avait été tué dans le combat, s'étaient réfugiés les uns en Asie, les autres dans la Thrace. De là ils avaient regagné leur ancien pays par la même route qu'ils avaient prise en venant. Une partie d'entre eux s'établit au confluent du Danube et de la Save, et prit le nom de Scordisques. Les Tectosages, de retour à Toulouse, leur antique patrie, y furent attaqués d'une maladie pestilentielle, et ne purent en être délivrés qu'après avoir, sur l'ordre des aruspices, jeté dans le lac de cette ville l'or et l'argent recueillis dans leurs déprédations sacriléges. Longtemps après, ces richesses furent retirées par Cépion, consul romain[36]. L'argent montait à cent dix mille livres pesant, et l'or à cinq millions. Cet autre sacrilége fut cause, dans la suite, de la perte de Cépion et de son armée; et l'invasion des Cimbres vint à son tour venger sur les Romains l'enlèvement de ces trésors sacrés.

Justin, liv. XXXII, ch. 3.

LES ROMAINS SOUMETTENT LES GALLO-GRECS.
189 av. J.-C.

Les Tolistoboïens étaient des Gaulois que le manque de territoire ou l'espoir du butin avait fait émigrer en grand nombre. Persuadés qu'ils ne rencontreraient sur leur route aucune nation capable de leur résister, ils arrivèrent en Dardanie, sous la conduite de Brennus. Là, s'éleva une sédition qui partagea ce peuple en deux corps: l'un demeura sous l'autorité de Brennus; l'autre, fort de vingt mille hommes, reconnaissant pour chefs Leonorius et Lutarius, prit le chemin de la Thrace. Ceux-ci, tantôt combattant les nations qui s'opposaient à leur passage, tantôt mettant à contribution celles qui leur demandaient la paix, arrivèrent à Byzance, rendirent tributaire toute la côte de la Propontide, et tinrent quelque temps les villes de cette contrée sous leur dépendance. Leur voisinage de l'Asie les ayant mis à même de savoir combien le sol en était fertile, ils conçurent dans la suite le dessein d'y passer; et, devenus maîtres de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par surprise, et de la Chersonèse entière, qu'ils avaient subjuguée par la force des armes, ils descendirent sur les bords de l'Hellespont. La vue de l'Asie, dont ils n'étaient séparés que par un détroit de peu de largeur, redoubla leur désir d'y aborder. Ils députèrent donc vers Antipater, qui commandait sur cette côte, pour obtenir la liberté du passage; mais durant la négociation, trop lente au gré de leur impatience, une nouvelle sédition s'éleva entre leurs chefs. Leonorius, avec la plus grande partie de l'armée, s'en retourna à Byzance, d'où il était venu; Lutarius enleva aux Macédoniens, qu'Antipater lui avait envoyés comme ambassadeurs, mais en effet comme espions, deux navires pontés et trois barques. Au moyen de ces bâtiments qu'il fit aller jour et nuit, il effectua en peu de jours le passage de toutes ses troupes. Peu de temps après, Leonorius, secondé par Nicomède, roi de Bithynie, partit de Byzance et rejoignit Lutarius. Ensuite les Gaulois réunis secoururent Nicomède contre Zybœtas, qui s'était emparé d'une partie de la Bithynie. Ils contribuèrent puissamment à la défaite de ce dernier, et la Bithynie entière rentra sous l'obéissance de son souverain. Au sortir de ce pays, ils pénétrèrent en Asie. De vingt mille hommes qu'ils étaient, ils se trouvaient réduits à dix mille combattants. Cependant ils inspirèrent une si grande terreur à tous les peuples situés en deçà du mont Taurus, que toutes ces nations, voisines ou reculées, attaquées de près ou menacées de loin, se soumirent à leur domination. Enfin, comme ces Gaulois formaient trois peuples distincts, les Tolistoboïens, les Trocmiens et les Tectosages, ils divisèrent l'Asie en trois parties, dont chacune devait être tributaire du peuple auquel elle se trouverait soumise. Les Trocmiens eurent en partage la côte de l'Hellespont; l'Éolide et l'Ionie échurent aux Tolistoboïens, et l'intérieur de l'Asie aux Tectosages. Ainsi, toute l'Asie située en deçà du Taurus devint tributaire de ces Gaulois, qui fixèrent leur principal établissement sur les bords du fleuve Halys. L'accroissement successif de leur population rendit si grande la terreur de leur nom, qu'à la fin les rois de Syrie eux-mêmes n'osèrent refuser de leur payer tribut. Attale[37], père du roi Eumène, fut le premier Asiatique qui résolut de se soustraire à cette humiliation; et, contre l'attente générale, la fortune seconda son audacieuse entreprise. Il livra bataille aux Gaulois, et la victoire demeura de son côté. Toutefois il ne put les abattre au point de leur faire perdre l'empire de l'Asie. Leur domination se maintint jusqu'à l'époque de la guerre d'Antiochus contre les Romains. Alors même, malgré l'expulsion de ce prince, ils se flattèrent que, comme ils étaient loin de la mer, l'armée romaine n'arriverait pas jusqu'à eux.

Au moment d'entreprendre la guerre contre un ennemi si redouté de toutes les nations qui l'entouraient, le consul Cnéius Manlius assembla ses soldats et les harangua de la manière suivante: «Je n'ignore point, soldats, que de toutes les nations qui habitent l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en réputation guerrière. C'est au milieu des plus pacifiques des hommes que ce peuple féroce est venu s'établir, après avoir ravagé par la guerre presque tout l'univers. La hauteur de la taille, une chevelure flottante et rousse, de vastes boucliers, de longues épées, des chants guerriers au moment du combat, des hurlements, des mouvements convulsifs, le bruyant cliquetis des armes de ces guerriers agitant leurs boucliers à la manière de leurs compatriotes, tout semble calculé pour frapper de terreur. Que tout cet appareil effraye les Grecs et les Phrygiens et les Cariens, pour qui c'est chose nouvelle; pour les Romains, habitués à combattre les Gaulois, ce n'est qu'un vain épouvantail. Une seule fois jadis, dans une première rencontre, ils défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà deux cents ans que les Romains les égorgent et les chassent devant eux épouvantés, et les Gaulois nous ont valu plus de triomphes que tout le reste de la terre. D'ailleurs nous l'avons appris par expérience, quand on sait soutenir leur premier choc, qu'accompagnent une extrême fougue et un aveugle emportement, bientôt la sueur inonde leurs membres fatigués, les armes leur tombent des mains; quand cesse la fureur, le soleil, la pluie, la soif terrassent leurs corps fatigués et leur courage épuisé, sans qu'il soit besoin d'employer le fer. Ce n'est pas seulement dans des combats réglés de légions contre légions que nous avons éprouvé leurs forces; c'est encore dans des combats d'homme à homme. Manlius et Valérius ont montré combien le courage romain l'emporte sur la fureur gauloise[38]. Manlius le premier, seul contre une armée de ces barbares, les précipita du Capitole, dont ils gravissaient les remparts. Encore était-ce à de véritables Gaulois, à des Gaulois nés dans leur pays, que nos ancêtres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race dégénérée, qu'un mélange de Gaulois et de Grecs, ainsi que l'indique leur nom; il en est d'eux comme des plantes et des animaux, qui, malgré la bonté de leur espèce, dégénèrent dans un sol et sous l'influence d'un climat étranger. Les Macédoniens, qui se sont établis à Alexandrie en Égypte, à Séleucie et à Babylone, et qui ont fondé d'autres colonies dans les diverses parties du monde, sont devenus des Syriens, des Parthes, des Égyptiens. Marseille, entourée de Gaulois, a pris quelque chose du caractère de ses voisins. Que reste-t-il aux Tarentins de cette dure et austère discipline des Spartiates? Toute production croît avec plus de vigueur dans le terrain qui lui est propre: transplantée dans un autre sol, elle dégénère en empruntant la nature de ses sucs nutritifs. Vos ennemis sont donc des Phrygiens accablés sous le poids des armes gauloises. Vous les battrez comme vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'armée d'Antiochus; les vaincus ne tiendront pas contre les vainqueurs. La seule chose que je crains, c'est que dans cette occasion votre gloire ne se trouve diminuée par la faiblesse de la résistance. Souvent le roi Attale les a défaits et mis en fuite. Les bêtes sauvages récemment prises conservent d'abord leur férocité naturelle, puis s'apprivoisent après avoir longtemps reçu leur nourriture de la main des hommes. Croyez qu'il en est de même de ceux-ci, et que la nature suit une marche toute semblable pour adoucir la sauvagerie des hommes. Croyez-vous que ces Gaulois sont ce qu'ont été leurs pères et leurs aïeux? Forcés de quitter leur patrie, où ils ne trouvaient pas de quoi subsister, ils ont suivi les âpres rivages de l'Illyrie, parcouru la Macédoine et la Thrace en combattant contre des nations pleines de courage, et se sont emparés de ces contrées. Endurcis, irrités par tant de maux, ils se sont fixés dans un pays qui leur offrait tout en abondance. La grande fertilité du sol, l'extrême douceur du climat, le naturel paisible des habitants, ont changé cette humeur farouche qu'ils avaient apportée de leur pays. Pour vous, enfants de Mars, soyez en garde contre les délices de l'Asie, et fuyez-les au plus tôt, tant ces voluptés étrangères sont capables d'amollir les plus mâles courages, tant les mœurs contagieuses des habitants seraient fatales à votre discipline. Par bonheur, toutefois, vos ennemis, tout impuissants qu'ils sont contre vous, n'en conservent pas moins parmi les Grecs la renommée avec laquelle ils sont arrivés; et la victoire que vous remporterez sur eux ne vous fera pas moins d'honneur dans l'esprit de vos alliés, que si vous aviez vaincu des Gaulois conservant le naturel courageux de leurs ancêtres.»

Après cette harangue, il envoya des députés vers Éposognat, le seul des chefs gaulois qui fût demeuré dans l'amitié d'Eumène[39] et qui eût refusé des secours à Antiochus contre les Romains; puis il continua sa marche, arriva le premier jour sur les bords du fleuve Alandre, et le lendemain au bourg appelé Tyscon. Là, il fut joint par les députés des Oroandes, qui venaient demander l'amitié des Romains; il exigea d'eux cent talents, et, cédant à leurs prières, leur permit d'aller prendre de nouvelles instructions. Ensuite il conduisit son armée à Plitendre, d'où il alla camper sur le territoire des Alyattes. Il y fut rejoint par les députés envoyés vers Éposognat; ils étaient accompagnés de ceux de ce prince qui venaient le prier de ne point porter la guerre chez les Tectosages, parce que Éposognat allait lui-même se rendre chez eux et les engager à se soumettre. Le prince gaulois obtint ce qu'il demandait, et l'armée prit sa route à travers le pays qu'on nomme Axylon[40]. Ce nom lui vient de sa nature, car il est absolument dépourvu de bois, même de ronces et de toute autre matière combustible; la fiente de bœuf séchée en tient lieu aux habitants. Tandis que les Romains étaient campés auprès de Cuballe, forteresse de la Gallo-Grèce, la cavalerie ennemie parut avec grand fracas, chargea tout à coup les postes avancés, y jeta le désordre, et tua même quelques soldats; mais quand on eut donné l'alerte dans le camp, la cavalerie romaine en sortit aussitôt par toutes les portes, mit en déroute les Gaulois et leur tua un certain nombre de fuyards. De ce moment, le consul, voyant qu'il était entré sur le territoire ennemi, se tint sur ses gardes, n'avança qu'en bon ordre et après avoir poussé au loin des reconnaissances. Arrivé sans s'arrêter sur le fleuve Sangarius, et ne le trouvant guéable en aucun endroit, il résolut d'y jeter un pont. Le Sangarius prend sa source au mont Adorée, traverse la Phrygie et reçoit le fleuve Tymber à son entrée dans la Bithynie, et se jette dans la Propontide, moins remarquable par sa largeur que par la grande quantité de poissons qu'il fournit aux riverains. Le pont achevé, on passa le fleuve. Pendant qu'on en suivait le bord, les Galles, prêtres de la mère des dieux[41], vinrent de Pessinunte au-devant de l'armée, revêtus de leurs habits sacerdotaux, et déclamant d'un ton d'oracle des vers prophétiques, par lesquels la déesse promettait aux Romains une route facile, une victoire certaine, et l'empire de cette région. Le consul, après avoir dit qu'il en acceptait l'augure, campa en cet endroit même. On arriva le lendemain à Gordium. Cette ville n'est pas grande; mais quoique enfoncée dans les terres, il s'y fait un grand commerce. Située à distance presque égale des trois mers, c'est-à-dire, des côtes de l'Hellespont, de Sinope et de la Cilicie, elle avoisine en outre plusieurs nations considérables, dont elle est devenue le principal entrepôt. Les Romains la trouvèrent abandonnée de ses habitants, mais remplie de toutes sortes de provisions. Pendant qu'ils y séjournaient, des envoyés d'Éposognat vinrent annoncer que la démarche de leur maître auprès des chefs gaulois n'avait pas réussi, que ces peuples quittaient en foule leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes et leurs enfants, et que, emportant et emmenant tout ce qu'il leur était possible d'emporter et d'emmener, ils gagnaient le mont Olympe, pour s'y défendre par les armes, à la faveur de la situation des lieux.