Arrivèrent ensuite les députés des Oroandes, qui apportèrent des nouvelles plus positives et annoncèrent que les Tolistoboïens en masse avaient pris position sur le mont Olympe; que les Tectosages, de leur côté, avaient gagné une autre montagne, appelée Magaba; que les Trocmiens avaient déposé leurs femmes et leurs enfants dans le camp de ces derniers, et résolu d'aller prêter aux Tolistoboïens le secours de leurs armes. Ces trois peuples avaient alors pour chefs Ortiagon, Combolomar et Gaulotus. Le principal motif qui leur avait fait adopter ce système de guerre était l'espoir que, maîtres des plus hautes montagnes du pays, où ils avaient transporté toutes les provisions nécessaires pour un très-long séjour, ils lasseraient la patience de l'ennemi. Ou, il n'oserait pas venir les attaquer en des lieux si élevés et d'un si difficile accès; ou, s'il faisait cette tentative, il suffirait d'une poignée d'hommes pour l'arrêter et le culbuter; enfin, s'il demeurait dans l'inaction au pied de ces montagnes glacées, le froid et la faim le contraindraient de s'éloigner. Bien que suffisamment protégés par la hauteur même des lieux, ils entourèrent d'un fossé et d'une palissade les sommets sur lesquels ils s'étaient établis. Ils se mirent peu en peine de se munir de traits, comptant sur les pierres que leur fourniraient en abondance ces montagnes âpres et rocheuses.

Le consul, qui avait bien prévu qu'il aurait à combattre non de près mais de loin, à cause de la nature du terrain, avait rassemblé de grandes quantités de javelots, de traits, de balles de plomb et de pierres de moyenne dimension, propres à être lancées avec la fronde. Ainsi pourvu de projectiles, il marche vers le mont Olympe, et va camper environ à cinq milles de l'ennemi. Le lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers; mais un détachement de cavalerie ennemie, double de son escorte, étant sorti du camp, le força de prendre la fuite, lui tua quelques hommes, et en blessa plusieurs. Le troisième jour, il partit avec toute sa cavalerie pour opérer enfin sa reconnaissance; et comme l'ennemi ne sortait point de ses retranchements, il fit le tour de la montagne, sans être inquiété. Il remarqua que, du côté du midi, il y avait des mouvements de terrain qui s'élevaient en pente douce jusqu'à une certaine hauteur; que vers le septentrion, les rochers étaient escarpés et presque coupés à pic; que tous les abords étaient impraticables à l'exception de trois, l'un au milieu de la montagne, où elle était recouverte de terre; les deux autres plus difficiles, au levant et au couchant. Ces observations faites, il vint camper le même jour au pied de la montagne. Le lendemain, après un sacrifice qui lui garantit d'abord la faveur des dieux, il divisa son armée en trois corps et la mena à l'ennemi. Lui-même, avec le plus considérable, s'avança par la pente la plus douce. L. Manlius, son frère, eut ordre de monter avec le second par le côté qui regardait le levant, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il le pourrait en sûreté; mais s'il rencontrait des escarpements dangereux, il lui était ordonné de ne point lutter contre les difficultés du terrain, et sans chercher à forcer des obstacles insurmontables, de prendre des chemins obliques pour se rapprocher du consul et se réunir à sa troupe. C. Helvius à la tête du troisième corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et la faire gravir à ses soldats du côté qui regardait le couchant. Après avoir divisé en trois parties égales en nombre les auxiliaires d'Attale, le consul prit avec lui ce jeune prince. Il laissa la cavalerie avec les éléphants sur le plateau le plus voisin des hauteurs. Les officiers supérieurs avaient ordre d'examiner attentivement tout ce qui se passerait, afin de porter promptement du secours où il en serait besoin.

Les Gaulois se croyant à l'abri de toute surprise sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inaccessibles, envoyèrent environ quatre mille hommes fermer le passage du côté du midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; cette hauteur dominait la route, et ils croyaient l'opposer à l'ennemi comme un fort. A la vue de ce mouvement, les Romains se préparent au combat. Les vélites se portèrent en avant, à quelque distance des enseignes, avec les archers crétois d'Attale, les frondeurs, les Tralles et les Thraces. L'infanterie s'avance lentement, comme l'exigeait la roideur de la pente, et ramassée sous ses boucliers, de manière à se garantir des projectiles, puisqu'il ne s'agissait pas de combattre de près. A cette distance, l'action s'engage à coups de traits, d'abord avec un égal succès, les Gaulois ayant l'avantage de la position et les Romains celui de la variété et de l'abondance des armes. Mais l'affaire se prolongeant, l'égalité cessa de se soutenir. Les boucliers longs et plats des Gaulois étaient trop étroits et couvraient mal leurs corps; ils n'avaient d'autres armes que leurs épées, qui leur étaient inutiles puisqu'on n'en venait pas aux mains. Comme ils ne s'étaient pas munis de pierres, chacun saisissait au hasard celles qui lui tombaient sous la main, la plupart trop grosses pour des bras inhabiles, qui n'aidaient leurs coups ni de l'adresse ni de la force nécessaires. Cependant une grêle de traits, de balles de plomb, de javelots, dont ils ne peuvent éviter les atteintes, les crible de blessures de toutes parts; ils ne savent que faire, aveuglés qu'ils sont par la rage et la crainte, engagés dans une lutte à laquelle ils ne sont pas propres. En effet, tant qu'on se bat de près, tant qu'on peut tour à tour recevoir ou porter des coups, ils sont forts de leur colère. Mais quand ils se sentent frappés de loin par des javelines légères, parties on ne sait d'où, alors, ne pouvant donner carrière à leur fougue bouillante, ils se jettent les uns sur les autres comme des bêtes sauvages percées de traits. Leurs blessures éclatent aux yeux, parce qu'ils combattent nus, et que leurs corps sont charnus et blancs, n'étant jamais découverts que dans les combats: aussi le sang s'échappe-t-il plus abondant de ces chairs massives; les blessures sont plus horribles, la blancheur de leurs corps fait paraître davantage le sang noir qui les inonde. Mais ces plaies béantes ne leur font pas peur: quelques-uns même déchirent la peau, lorsque la blessure est plus large que profonde, et s'en font gloire. La pointe d'une flèche ou de quelque autre projectile s'enfonce-t-elle dans les chairs, en ne laissant à la surface qu'une petite ouverture, sans qu'ils puissent, malgré leurs efforts, arracher le trait, les voilà furieux, honteux d'expirer d'une blessure si peu éclatante, se roulant par terre comme s'ils mouraient d'une mort vulgaire. D'autres se jettent sur l'ennemi, et ils tombent sous une grêle de traits, ou bien, arrivant à portée des bras, ils sont percés par les vélites à coups d'épée. Les vélites portent de la main gauche un bouclier de trois pieds; de la droite, des piques qu'ils lancent de loin; à la ceinture, une épée espagnole; et, s'il faut combattre corps à corps, ils passent leurs piques dans la main gauche et saisissent le glaive. Bien peu de Gaulois restaient debout; se voyant accablés par les troupes légères, et sur le point d'être entourés par les légions qui avançaient, ils se débandent et regagnent précipitamment leur camp, déjà en proie à la terreur et à la confusion. Il n'était rempli que de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Romains vainqueurs s'emparèrent des hauteurs abandonnées par l'ennemi.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, après s'être élevés tant qu'ils l'avaient pu, par le travers de la montagne, ne trouvant plus passage, avaient tourné vers le seul endroit accessible, et s'étaient mis tous deux à suivre de concert, à quelque distance, la division du consul; c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dès le principe: la nécessité y ramena. Le besoin d'une réserve se fait souvent vivement sentir dans des lieux aussi horribles; car les premiers rangs venant à ployer, les seconds couvrent la déroute et se présentent frais au combat. Le consul voyant, près des hauteurs occupées par ses troupes légères, flotter les enseignes de l'ennemi, laissa ses soldats reprendre haleine et se reposer un moment, et leur montrant les cadavres des Gaulois étendus sur les éminences: «Si les troupes légères ont combattu avec tant de succès, que dois-je attendre de mes légions, de troupes armées de toutes pièces, de mes meilleurs soldats? la prise du camp, où, rejeté par la troupe légère, l'ennemi est à trembler.» Il fit néanmoins prendre les devants à la troupe légère, qui, pendant la halte des légions, au lieu de rester inactive, avait employé ce temps à ramasser les traits épars sur les hauteurs, afin de n'en pas manquer. Déjà on approchait du camp, et les Gaulois, dans la crainte de n'être point assez couverts par leurs retranchements, se tenaient l'épée au poing devant leurs palissades; mais, accablés sous une grêle de traits, que des rangs serrés et fournis laissent rarement tomber à faux, ils sont bientôt forcés de rentrer dans leurs fortifications, et ne laissent qu'une forte garde. La multitude, rejetée dans le camp, y est accablée d'une pluie de traits, et tous les coups qui portent sur la foule sont annoncés par des cris où se mêlent les gémissements des femmes et des enfants. La garde placée aux portes est assaillie par les javelines des premiers légionnaires, qui, tout en ne blessant pas, percent les boucliers de part en part, les attachent et les enchaînent les uns aux autres: on ne put soutenir plus longtemps l'attaque des Romains.

Les portes sont abandonnées: mais avant que les vainqueurs s'y précipitent, les Gaulois ont pris la fuite dans toutes les directions. Ils se jettent en aveugles dans les lieux accessibles ou non; précipices, pointes de roc, rien ne les arrête. Ils ne redoutent que l'ennemi! Une foule s'abîment dans des gouffres sans fond, s'y brisent ou s'y tuent. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses soldats, et les lance à la poursuite des Gaulois, pour achever de les épouvanter à force d'acharnement. En ce moment arrive L. Manlius avec sa division: l'entrée du camp lui est également fermée. Il reçoit l'ordre de se mettre immédiatement à la poursuite des fuyards. Le consul en personne, laissant les prisonniers aux mains de ses tribuns, partit aussi un moment après; c'était, pensait-il, terminer la guerre d'un seul coup, que de profiter de la consternation des ennemis pour en tuer ou en prendre le plus possible. Le consul était à peine parti, que C. Helvius arriva avec la troisième division: il lui fut impossible d'empêcher le pillage du camp, et le butin, par la plus injuste fatalité, devint la proie de ceux qui n'avaient pas pris part au combat. La cavalerie resta longtemps à son poste, ignorant et le combat et la victoire des Romains. Elle finit aussi, autant que pouvait manœuvrer la cavalerie, par s'élancer sur les traces des Gaulois épars au pied de la montagne, en tua un grand nombre et fit beaucoup de prisonniers. Le nombre des morts ne peut guère être évalué, parce qu'on égorgea dans toutes les cavités de la montagne, parce qu'une foule de fuyards roulèrent du haut des rochers sans issue dans des vallées profondes, parce que dans les bois, sous les broussailles, on tua partout. L'historien Claudius, qui fait livrer deux batailles sur le mont Olympe, prétend qu'il y eut environ quarante mille hommes de tués. Valérius d'Antium, d'ordinaire si exagéré dans les nombres, se borne à dix mille. Ce qu'il y a de positif, c'est que le nombre des prisonniers s'éleva à quarante mille, parce que les Gaulois avaient traîné avec eux une multitude de tout sexe et de tout âge, leurs expéditions étant de véritables émigrations. Le consul fit brûler en un seul tas les armes des ennemis, ordonna de déposer tout le reste du butin, en vendit une partie au profit du trésor public, et fit avec soin, de la manière la plus équitable, la part des soldats. Il donna ensuite des éloges à son armée et distribua les récompenses méritées. La première part fut pour Attale, au grand applaudissement de tous. Car le jeune prince avait montré autant de valeur et de talent au milieu des fatigues et des dangers, que de modestie après la victoire.

Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha contre eux, et, au bout de trois journées, arriva à Ancyre, grande ville de la contrée, dont les ennemis n'étaient qu'à dix milles. Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action mémorable. C'était la femme du chef Ortiagon; cette femme, d'une rare beauté, se trouvait avec une foule de prisonniers comme elle, sous la garde d'un centurion, homme avide et débauché, vrai soldat. Voyant que ses propositions infâmes la faisaient reculer d'horreur, il fit violence à la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa puissance. Puis pour pallier cette indignité, il flatta sa victime de l'espoir d'être rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas gratuitement cet espoir, comme eût fait un amant. Il fixa une certaine somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il permit à la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui irait traiter de son rachat avec ses parents. Rendez-vous fut donné près du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y rendre avec l'or la nuit suivante pour opérer l'échange. Par un hasard fatal au centurion, se trouvait précisément dans la même prison un esclave de la femme; elle le choisit, et à la nuit tombante, le centurion le conduisit hors des postes. La nuit suivante, se trouvent au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. On lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est (c'était un talent attique), la femme ordonne, dans sa langue, de tirer l'épée et de tuer le centurion penché sur sa balance. On l'égorge, on sépare la tête du cou, et, l'enveloppant de sa robe, la captive va rejoindre son mari Ortiagon, qui, échappé du mont Olympe, s'était réfugié dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette à ses pieds la tête du centurion. Surpris, il lui demande quelle est cette tête, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. Viol, vengeance, elle avoua tout à son mari; et, tout le temps qu'elle vécut depuis (ajoute-t-on), la pureté, l'austérité de sa conduite, soutint jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale.

A son camp d'Ancyre, le consul reçut une ambassade des Tectosages, qui le priaient de ne point se mettre en mouvement qu'il ne se fût entendu avec les chefs de leur nation, assurant qu'à n'importe quelles conditions la paix leur semblait préférable à la guerre. On prit heure et lieu pour le lendemain, et le rendez-vous fut fixé à l'endroit même qui séparait Ancyre du camp des Gaulois. Le consul, à l'heure dite, s'y rendit avec une escorte de cinq cents chevaux, et, ne voyant arriver personne, rentra dans son camp: peu après arrivèrent les mêmes députés gaulois pour excuser leurs chefs, retenus, disaient-ils, par des motifs religieux: les principaux de la nation allaient venir, et l'on pourrait aussi bien traiter avec eux. Le consul, de son côté, dit qu'il enverrait Attale: on vint cette fois de part et d'autre. Attale s'était fait escorter par trois cents chevaux: on arrêta les conditions; mais l'affaire ne pouvant être terminée en l'absence des chefs, il fut convenu que le lendemain, au même lieu, le consul et les princes gaulois auraient une entrevue. L'inexactitude des Gaulois avait un double but: d'abord, de gagner du temps pour mettre à couvert leurs effets avec leurs femmes et leurs enfants de l'autre côté du fleuve Halys; ensuite, de faire tomber le consul lui-même, peu en garde contre la perfidie de la conférence, dans un piége qu'ils lui tendaient. A cet effet ils choisirent mille de leurs cavaliers d'une audace éprouvée; et la trahison eût réussi, si le droit des gens, qu'ils se proposaient de violer, n'eût trouvé un vengeur dans la fortune. Un détachement romain envoyé au fourrage et au bois, s'était porté vers l'endroit où devait se tenir la conférence; les tribuns se croyaient en toute sûreté sous la protection de l'escorte du consul et sous l'œil du consul lui-même; cependant ils n'en placèrent pas moins eux-mêmes, plus près du camp, un second poste de six cents chevaux. Le consul, sur les assurances d'Attale, que les chefs gaulois se rendraient à l'entrevue et qu'on pourrait conclure, sortit de son camp et se mit en route avec la même escorte de cavalerie que la première fois. Il avait fait environ un mille et n'était qu'à quelques pas du lieu du rendez-vous, lorsque, tout à coup, il voit à toute bride accourir les Gaulois qui le chargent en ennemis. Il fait halte, ordonne à sa cavalerie d'avoir la lance et l'esprit en arrêt, et soutient bravement le combat, sans plier; mais bientôt, accablé par le nombre, il recule au petit pas, sans confusion dans ses rangs. Enfin, la résistance devenant plus dangereuse que le bon ordre n'était salutaire, tout se débande et prend précipitamment la fuite. Les Gaulois pressent les fuyards l'épée levée et font main basse. Presque tout l'escadron allait être massacré, lorsque le détachement des fourrageurs, six cents cavaliers, se présentent tout à coup. Aux cris de détresse de leurs compagnons, ils s'étaient jetés sur leurs chevaux la lance au poing. Ils vinrent, tout frais, faire face à l'ennemi victorieux; aussitôt la fortune change; l'épouvante passe des vaincus aux vainqueurs, et la première charge met les Gaulois en déroute. En même temps, de toute la campagne, accourent les fourrageurs. Les Gaulois sont entourés d'ennemis. Les chemins leur sont coupés, la fuite devient presque impossible, pressés qu'ils sont par une cavalerie toute fraîche, eux n'en pouvant plus; aussi bien peu échappèrent. De prisonniers, on n'en fit pas; tous expièrent leur perfidie par la mort. Les Romains, encore tout enflammés de colère, allèrent le lendemain, avec toutes leurs forces chercher l'ennemi.

Deux jours furent employés par le consul à reconnaître en personne la montagne, afin de ne rien laisser échapper: le troisième jour, après avoir consulté les auspices et immolé des victimes, il partagea ses troupes en quatre corps; deux devaient prendre par le centre de la montagne, deux se porter de côté sur les flancs des Gaulois. La principale force des ennemis, c'étaient les Tectosages et les Trocmiens, qui occupaient le centre, au nombre de cinquante mille hommes. La cavalerie, inutile au milieu des rocs et des précipices, avait mis pied à terre, au nombre de dix mille hommes, et pris place à l'aile droite. Les auxiliaires d'Ariarathe, roi de Cappadoce, et de Morzus, avaient la gauche, au nombre d'environ quatre mille. Le consul, comme au mont Olympe, plaça à l'avant-garde des troupes légères, et eut soin de faire mettre sous la main une bonne quantité de traits de toute espèce. On s'aborda: tout, de part et d'autre, se passait comme dans le premier combat; les esprits seuls étaient changés, rehaussés chez les uns par le succès, abattus chez les autres; car, pour n'avoir pas été eux-mêmes vaincus, les ennemis s'associaient à la défaite de leurs compatriotes, et l'action, engagée sous les mêmes auspices, eut le même dénoûment. Comme une nuée de traits légers vint écraser l'armée gauloise, avancer hors des rangs, c'était se mettre à nu sous les coups, personne ne l'osa. Serrés les uns contre les autres, plus leur masse était grande, mieux elle servait de but aux tireurs. Tous les coups portaient. Le consul, voyant l'ennemi presque en déroute, imagina qu'il n'y avait qu'à faire voir les drapeaux légionnaires pour mettre aussitôt tout en fuite, et faisant rentrer dans les rangs les vélites et les autres auxiliaires, il fit avancer le corps de bataille.

Les Gaulois, poursuivis par l'image des Tolistoboïens égorgés, le corps criblé de traits plantés dans les chairs, n'en pouvant plus de fatigue et de coups, ne tinrent même pas contre le premier choc. Aux premières clameurs des Romains, ils s'enfuirent vers leur camp, et un petit nombre seulement se réfugia derrière les retranchements; la plupart, emportés à droite et à gauche, se jetèrent à corps perdu devant eux. Les vainqueurs poussèrent l'ennemi jusqu'au camp, l'épée dans les reins; mais l'avidité les retint dans le camp et la poursuite fut complétement abandonnée. Sur les ailes, les Gaulois tinrent plus longtemps, parce qu'on les avait joints plus tard; mais ils n'attendirent même pas la première décharge de traits. Le consul, ne pouvant arracher au pillage ceux qui étaient entrés dans le camp, mit aussitôt les ailes à la poursuite des ennemis. La chasse dura quelque temps, mais il n'y eut guère plus de huit mille hommes de tués dans la poursuite, je ne dis pas combat, il n'y en eut point. Le reste passa l'Halys. Les Romains, en grande partie passèrent la nuit dans le camp ennemi; les autres revinrent avec le consul dans leur camp. Le lendemain on fit l'inventaire des prisonniers et du butin: le butin était immense; c'était tout ce qu'une nation avide, longtemps maîtresse par la conquête de toute la contrée en deçà du mont Taurus, avait pu amasser. Les Gaulois, dispersés, se rassemblèrent sur un même point, blessés pour la plupart, sans armes, sans aucune ressource. Ils envoyèrent demander la paix au consul. Manlius leur donna rendez-vous à Éphèse, et, comme l'on était déjà au milieu de l'automne, ayant hâte d'abandonner un pays glacé par le voisinage du mont Taurus, il ramena son armée victorieuse sur les côtes, pour y prendre ses quartiers d'hiver.

Tite-Live, liv. XXXVIII, ch. 16 à 27. Trad. de M. Nisard.