Ces deux peuples réunis formaient une puissance considérable. Les Allobroges occupaient tout le pays entre le Rhône et l'Isère jusqu'au lac de Genève; et les Arvernes, non-seulement possédaient l'Auvergne, mais, selon Strabon, ils dominaient presque dans toute la partie méridionale des Gaules, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées, et même jusqu'à l'Océan.
Nous avons dit que Bituite envoya à Domitius une ambassade; elle était magnifique, mais d'un goût singulier et qui étonna les Romains. L'ambassadeur, superbement vêtu et accompagné d'un nombreux cortége, menait de plus une grande meute de chiens; et il avait avec lui un de ces poëtes gaulois qu'ils nommaient bardes, destiné à célébrer dans ses vers et dans ses chants la gloire du roi, de la nation et de l'ambassadeur. Cette ambassade fut sans fruit, et ne servit même vraisemblablement qu'à aigrir les esprits de part et d'autre.
Un nouveau sujet de guerre fut fourni par les Éduens qui habitaient le pays entre la Saône et la Loire, et dont les principales villes étaient celles que nous nommons aujourd'hui Autun (Bibracte), Châlon, Mâcon, Nevers. Ces peuples sont les premiers de la Gaule transalpine qui aient recherché l'amitié des Romains. Ils se faisaient un grand honneur d'être nommés leurs frères, titre qui leur a été souvent donné dans les décrets du sénat. De tout temps il y avait eu entre eux et les Arvernes une rivalité très-vive; ils se disputaient le premier rang et la suprématie dans les Gaules. Dans les temps dont nous parlons, les Éduens, attaqués d'un côté par les Allobroges, et de l'autre par les Arvernes, eurent recours à Domitius, qui les écouta favorablement. Tout se prépara donc à la guerre, qui se fit vivement l'année suivante (121).
Les Allobroges et les Arvernes épargnèrent au général romain la peine de venir les chercher; ils marchèrent eux-mêmes à lui, et vinrent se camper au confluent de la Sorgue et du Rhône, un peu au-dessus d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit. Les Romains remportèrent la victoire; mais ils en furent redevables à leurs éléphants, dont la forme étrange et inusitée effraya et les chevaux et les cavaliers. L'odeur des éléphants, insupportable aux chevaux, comme le remarque Tite-Live, contribua aussi à ce désordre. Il resta, dit Orose, 20,000 Gaulois sur la place; 3,000 furent faits prisonniers.
Une si grande défaite n'abattit point le courage des deux peuples alliés. Ils firent de nouveaux efforts; et lorsque le consul Q. Fabius arriva en Gaule, les Allobroges et les Arvernes, soutenus des Ruthènes (peuples du Rouergue), allèrent au-devant de lui avec une armée de 200,000 hommes. Le consul n'en avait que 30,000; et Bituite[43] méprisait si fort le petit nombre des Romains, qu'il disait qu'il n'y en avait pas assez pour nourrir les chiens de son armée. Le succès fit voir en cette occasion, comme en bien d'autres, quel avantage a le bon ordre et la discipline sur la multitude.
Ce fut vers le confluent de l'Isère et du Rhône que les armées se rencontrèrent. Les mémoires qui nous restent nous instruisent peu sur le détail de cette grande action. Il est à présumer que Fabius attaqua les Gaulois lorsqu'ils passaient le Rhône ou venaient de le passer, sans leur donner le temps de se former et de s'étendre. Une charge vigoureuse mit bientôt le trouble parmi les Gaulois, que leur multitude embarrassait, bien loin qu'ils en pussent tirer avantage. Mais la fuite était difficile. Il fallait repasser le Rhône sur deux ponts, dont l'un avait été fait de bateaux, à la hâte et peu solidement. Il rompit sous le poids et la multitude des fuyards, et causa ainsi la perte d'un nombre infini de Gaulois[44], qui furent noyés dans ce fleuve, dont la rapidité, comme personne ne l'ignore, est extrême.
Les Gaulois, accablés d'un si rude coup, se résolurent à demander la paix. Il ne s'agissait que de savoir auquel des deux généraux romains ils s'adresseraient, car Domitius était encore dans la province. La raison voulait qu'ils préférassent Fabius, qui était consul et dont la victoire était plus éclatante que celle de Domitius; ils le firent; mais Domitius, homme fier et hautain, s'en vengea sur Bituite par une noire perfidie. Il engagea le roi des Arvernes à venir dans son camp sous prétexte d'une entrevue; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il le fit charger de chaînes et l'envoya à Rome. Si le sénat ne put approuver cet acte d'injustice, dit Florus, il ne voulut pas non plus l'annuler, de peur que Bituite, rentré dans son pays, n'excitât de nouveau la guerre; on le relégua dans la ville d'Albe pour y être retenu comme prisonnier. Il fut même ordonné que son fils Cogentiat serait pris et amené à Rome. On rendit néanmoins une demi-justice à ce jeune prince. Après qu'on l'eût fait élever et instruire soigneusement, on le renvoya dans le royaume de ses pères.
Il paraît que les peuples vaincus furent diversement traités par les Romains. Les Allobroges furent mis au nombre des sujets de la république. Pour ce qui est des Arvernes et des Ruthènes, César assure que le peuple romain leur pardonna, ne les réduisit point en province et ne leur imposa point de tributs. Ainsi, il y a apparence que la province romaine dans les Gaules ne comprit d'abord que le pays des Salyens et celui des Allobroges[45]. Les années suivantes ne nous fournissent plus d'événements considérables, quoiqu'il soit vraisemblable que les consuls de ces années ont été envoyés en Gaule, et y ont peut-être étendu la province romaine le long de la mer jusqu'aux Pyrénées. Ce qui est constant, c'est que trois ans après les victoires que nous venons de rapporter, le consul Q. Martius fonda la colonie de Narbonne(118), à laquelle il donna son nom Narbo Martius. Nous ne pouvons mieux marquer le dessein de cet établissement que par les termes de Cicéron, qui appelle Narbonne la sentinelle du peuple romain et le boulevard opposé aux nations gauloises.
Fabius et Domitius, de retour à Rome, obtinrent tous deux le triomphe. Celui de Fabius fut et le premier et le plus éclatant. Bituite en fut le principal ornement. Il y parut monté sur le char d'argent dont il s'était servi le jour de la bataille, avec ses armes et sa saie bigarrée de diverses couleurs.
Rollin, Histoire romaine, d'après Diodore de Sicile, Strabon (liv. 2), Appien, Pline (liv. 7), Valère-Maxime.