Occupé désormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les réserva pour le cortége. Non-seulement il les contraignit à se teindre les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il écrivit à ses gens d'affaires «de préparer son triomphe avec le moins de frais possible, mais de le faire tel que jamais on n'en eût vu de pareil, puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous».
SUÉTONE.
PREMIÈRE PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS DANS LA GAULE.
177 ap. J.-C.
Vers l'année 160, l'église d'Asie Mineure envoya en Gaule les premiers missionnaires. Le christianisme s'établit à Lyon, où saint Pothin et saint Irénée, disciples de saint Polycarpe, qui l'était lui-même de saint Jean, fondèrent la première église des Gaules. L'église de Lyon a conservé dans sa liturgie, jusqu'à ces dernières années, les traces de son origine grecque. A peine établi dans la Gaule, le christianisme y fut persécuté.
LETTRE DES CHRÉTIENS DE VIENNE ET DE LYON
AUX CHRÉTIENS D'ASIE.
Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon, dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance, paix, grâce et gloire de la part de Notre Seigneur Jésus-Christ.
L'animosité des païens était telle contre nous, que l'on nous chassait des maisons particulières, des bains, de la place publique, et qu'en général on ne souffrait pas qu'aucun de nous parût en quelque lieu que ce fût. Les plus faibles se sauvèrent, les plus courageux s'exposèrent à la persécution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant tout ce que peut une multitude effarouchée. On les mena dans la place, où ils furent examinés publiquement par le tribun et par les magistrats de la ville, et ayant confessé, ils furent mis en prison jusques à la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent présentés; et comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une vie irréprochable et d'un grand zèle, ne le put souffrir, et demanda d'être écouté pour les défendre et pour montrer qu'il n'y aucune impiété chez nous. Tous ceux qui étaient autour du tribunal s'écrièrent contre lui, car il était fort connu, et le gouverneur, au lieu de recevoir sa requête, lui demanda seulement s'il était aussi chrétien? Vettius le confessa à haute voix, et fut mis au nombre des martyrs, avec le titre d'avocat des chrétiens. Il y en eut environ dix qui tombèrent par faiblesse, étant mal préparés au combat. Leur chute nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui, n'étant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient point malgré tout ce qu'il fallait souffrir. Nous étions tous dans de grandes alarmes, à cause de l'incertitude de la confession; nous n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous craignions que quelqu'un ne tombât. On faisait tous les jours des captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux églises qui les soutenaient principalement.
Avec les chrétiens on prit aussi quelques païens qui les servaient, car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher tous. Ces esclaves païens, craignant les tourments qu'ils voyaient souffrir aux fidèles et poussés par les soldats, accusèrent faussement les chrétiens des festins de Thyeste, c'est-à-dire des repas de chair humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de penser, ni même de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces calomnies étant divulguées, tout le peuple fut saisi de fureur contre nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque mesure d'amitié, ils s'emportaient alors frémissant de rage. On voyait l'accomplissement de la prophétie du Sauveur: «que ceux qui feraient mourir ses disciples croiraient rendre service à Dieu». (Saint Jean, XVI, 21.)
Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus, néophyte; Attalus, né à Pergame, mais qui avait toujours été le soutien de ces églises; et Blandine, esclave. Nous tous et principalement sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, nous craignions qu'elle n'eût pas même la hardiesse de confesser, à cause de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit à bout ceux qui l'un après l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus que lui faire; ils admiraient qu'elle respirât encore, ayant tout le corps ouvert et disloqué, et témoignaient qu'une seule espèce de torture était capable de lui arracher l'âme, bien loin qu'elle en dût souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom chrétien la renouvelait; son rafraîchissement et son repos était de dire: «Je suis chrétienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.» Ces paroles semblaient la rendre insensible.