Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule; elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie; mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs, affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié.
Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires, marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114], les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains; combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude plus accablante après une nouvelle défaite.
Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline, sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus, n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables. «Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires, dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats, saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer, fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher.
Pour lors, enfin, Tibère fit part au sénat de ces événements, annonçant la révolte avec la soumission; n'ajoutant, n'ôtant rien à la vérité, rendant justice à la bravoure, à la fidélité de ses lieutenants, comme aussi à la sagesse de ses propres mesures. En même temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient point partis; il allégua la dignité de l'empire, qui ne permettait point à ses chefs de quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale d'où l'on surveillait tout l'État. Il ajouta que maintenant qu'on ne pouvait plus attribuer son départ à la crainte, il irait voir le désordre et le réparer.
Tacite, Annales, liv. III; traduit par Dureau de la Malle.
FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES.
39 et 40 ap. J.-C.
Caligula ne s'essaya qu'une seule fois à la guerre et aux affaires militaires; encore ce ne fut pas à la suite d'un projet arrêté. Étant allé voir le bois sacré et le fleuve Clitumnus[115], il avait poussé jusqu'à Mevania[116]; là, il lui vint à l'esprit de compléter la garde batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son expédition de Germanie. Sans aucun délai, il leva de toutes parts des légions et des troupes auxiliaires, se montra fort sévère sur le recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de préoccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes prétoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs enseignes sur des bêtes de somme. Quelquefois aussi, il s'avançait avec tant de négligence et de mollesse, que huit personnes portaient sa litière, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on balayât les chemins et qu'on les arrosât pour lui épargner la poussière.
Lorsqu'il fut arrivé au camp, il congédia ignominieusement ceux de ses lieutenants qui avaient amené leurs troupes trop tard, car il voulait se montrer chef exact et sévère. Mais à la revue qu'il fit de son armée il prétexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un âge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns même n'avaient plus que quelques jours à servir pour accomplir leur temps. Il accusa les autres de cupidité, et restreignit à 6,000 sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna pour tout exploit à recevoir la soumission d'Adminius, fils de Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s'était enfui avec fort peu de troupes. Néanmoins, comme si on lui eût livré l'île[118] tout entière, Caligula écrivit à Rome des lettres pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et jusqu'à la curie, et de ne remettre ces dépêches aux consuls que dans le temple de Mars et en plein sénat.
Bientôt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on fît passer le Rhin à quelques Germains de sa garde, et qu'on les cachât, afin qu'après son dîner on vînt avec le plus grand trouble lui annoncer que l'ennemi était là. Cela fut fait. Aussitôt il se précipita avec ses amis et une partie des cavaliers prétoriens dans le bois le plus voisin. Après y avoir coupé des arbres et les avoir ornés en forme de trophées, il revint à la lueur des flambeaux, accusant de timidité et de lâcheté ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux compagnons qui avaient participé à sa victoire, il imagina pour eux un genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes étaient ornées des images du soleil, de la lune et des astres, et il les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'école et partir secrètement quelques jeunes otages; puis, quittant tout à coup le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargés de chaînes, comme s'il les eût saisis dans leur fuite. Il ne garda pas plus de mesure dans cette comédie que dans tout le reste. Lorsqu'on revint à table, il dit à ceux qui lui annonçaient que la troupe était réunie, de s'asseoir cuirassés comme ils étaient. Il cita dans cette occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant à «se conserver pour des temps plus heureux». Cependant il publia un édit très-sévère contre le sénat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient à des excès de table, au cirque, au théâtre, et se reposaient doucement pendant que César combattait.
Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son armée en bataille sur le rivage de l'Océan, et disposa les machines et les balistes. Personne ne savait ni ne soupçonnait ce qu'il allait entreprendre; tout à coup il ordonna de ramasser des coquillages, et d'en remplir les casques et les poches. «C'étaient, disait-il, les dépouilles de l'Océan; on les devait au Capitole.» Pour marquer sa victoire, il éleva une très-haute tour, au sommet de laquelle des feux devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour diriger la course des vaisseaux[120]. Il décerna aussi des récompenses aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il eût dépassé toutes les libéralités des temps passés, il leur dit: «Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.»