Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper d'agriculture.
Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des médecins.
Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.
César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.
Strabon, Géographie, liv. VI, ch. 3.
RÉVOLTE DE SACROVIR.
21 ap. J.-C.
Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite. Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses armées?»
Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron, lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle. On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait, disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère, qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion.
Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes, mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude, qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la révolte des Trévires.
Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple, et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants. On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt, suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge.