L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre les paysans révoltés des forces suffisantes, ni surtout de les poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès; leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient plus rien à perdre ou qui espéraient gagner au désordre; leurs bandes devinrent des corps d'armée considérables, qui ne craignirent plus de s'attaquer même aux grandes villes. En 269, ils prirent et saccagèrent, après sept mois de siége, l'opulente cité d'Autun, première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si bien servie[130].

Ce fut alors qu'on commença à donner à ces rassemblements armés le nom de Bagaudes, emprunté à l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Du Cange[131] en indique une, qui paraît assez plausible; c'est celle qu'il dérive du mot celtique, Bagat, conservé dans la langue celtique, et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse.

Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du pays ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites, et d'où ils se répandaient dans la campagne. Retranchés dans ces forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements, et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.

Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siége d'un commerce florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une abbaye consacrée à saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fossés, à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette direction, à l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes. Dans le moyen âge cette même porte s'appela Porte Baudoyer, et la place où elle était située conserve encore ce nom[132]. Il semble donc que dans la prononciation le mot Bagaude se rapprochait beaucoup du mot badaud, dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer, habiter, et qui s'est conservé dans l'italien badare. Le mot latin, manens, manant, en est la traduction littérale. Ainsi, bagaude, badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui tous désignaient l'habitant serf des campagnes, et qui par cette raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance.

La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, Bacaudia, suivant l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la Jacquerie du quatorzième siècle. Elle fut provoquée par les mêmes causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des villes, le brigandage sur les routes; elle eut la même marche, les mêmes vicissitudes et la même fin; on peut dire que l'histoire de l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.

Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280 à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie, Eutrope et Aurelius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois, rusticani, agrestes, avaient formé les rassemblements que l'on nomma Bagaudes[133]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule. L'évêque Salvien trace un éloquent tableau des misères du peuple gaulois[134]. Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte; des hommes même d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions du fisc. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent, nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en se réfugiant chez les Huns.

Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du troisième siècle; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes, et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste, fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer Maximien au delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit pour dissiper ces bandes, qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce, dans la presqu'île de la Marne, et termina cette guerre en 285.

L'insurrection parut alors étouffée, mais elle ne fut jamais entièrement éteinte; il y eut toujours quelques bandes disséminées dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et plus d'étendue que jamais au cinquième siècle, lorsque l'invasion des Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les affreuses calamités dont les avait frappés, au troisième siècle, l'invasion des Alémans.

Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces qui ont été au moyen âge le principal foyer de la jacquerie et de nos jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la Germanie et où se recrutaient les légions.

Pétigny, Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne, 3 vol. in-8o; Paris, A. Durand, 1851; t. I, p. 192.