LES BAGAUDES.
285.
Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps de l'empire; leurs soulèvements prirent un caractère formidable dans les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de l'Espagne.
Dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la population des campagnes était presque uniquement composée d'esclaves, dont la condition variait à quelques égards chez les différents peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à celle des serfs du moyen âge. Sous les premiers Césars on se plaignait déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis que celui des esclaves allait toujours croissant. Dès cette époque la proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'était guère plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres dans nos colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté; mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le monde, par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes, aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois sur la terre l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer cette grande révolution dans les idées.
Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses. Sous la république, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à l'aristocratie romaine.
Dans la Gaule, toute la population agricole était de temps immémorial réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain, et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne; elle marchait au combat comme les serfs du moyen âge, sous la direction de la caste guerrière; en temps de paix, elle travaillait pour les nobles, seuls propriétaires du sol; elle leur obéissait en temps de guerre comme à ses commandants-nés. Quelquefois même l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de cette foule, qui se levait spontanément quand elle croyait le territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva presque partout des alliés parmi les factions aristocratiques; mais le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été engagée malgré le sénat, ou la caste noble, par la glèbe ignorante.
Sous la domination impériale la scission devint plus profonde entre le peuple des campagnes et la caste des propriétaires, qui devenus tout à fait romains avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins et renié la langue, les mœurs et la religion de leurs ancêtres. Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour des césars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux persécutions exercées contre leur culte. Il y avait là des ferments d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.
Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron (68), les paysans de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs, nommé Mariccus ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[127]. L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens latins parlent de ce plébéien inconnu, quidam e plebe Boiorum, qui avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de l'époque. Et quels événements! La querelle d'un Vitellius et d'un Othon[128].
Ces soulèvements, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des Antonins. Déjà, sous le règne de Commode, un simple soldat, nommé Maternus, avait rassemblé dans la Gaule une troupe de bandits et de déserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une armée commandée par Niger, général estimé, qui disputa, quelques années plus tard, l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats déguisés et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'idée seule n'était point d'un vulgaire chef de brigand[129].
L'insurrection fut encore alors facilement réprimée; l'excès des misères publiques la fit bientôt reparaître, plus terrible. Pendant les troubles du troisième siècle la Gaule fut horriblement ravagée par les barbares et par les armées des généraux romains qui se disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres décimèrent la population.
Au milieu de tant de calamités, les usurpateurs, maîtres impitoyables auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des campagnes leurs dernières ressources, tandis que les propriétaires, appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une dureté inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux paysans; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et dans les landes désertes; puis, réunis en bandes, ils infestèrent les routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc, pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de chouans ou de guérillas, comme en font toutes les populations soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus particulièrement le génie ou l'instinct.