Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine dans l'appauvrissement général, sont déclarés les esclaves, les serfs de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui manque est sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur l'aurum coronarium[155]. Ils sont l'amplissime sénat de la cité, l'ordre très-illustre de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de l'attachement pour leurs biens[156].»
L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la servitude. La mort poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs essayèrent par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le cultivateur sur son champ abandonné. Rien n'y fit. Le désert s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y avait dans l'heureuse Campanie, la meilleure province de tout l'empire, 528,000 arpents en friche.
Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées. Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria, menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la mort de l'empire et l'invasion des barbares.
Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'où elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la cité; la Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes. Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome vaincue. Ce grand nom d'empire, cette idée de l'égalité sous un monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire, elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, à l'équité des temps modernes.
Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s'est établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de l'invasion barbare. Partout à côté de la magistrature romaine, qui va s'éclipser et délaisser la société en péril, la religion en a placé une autre, qui ne lui manquera pas. Le titre romain de defensor civitatis[158] va partout passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est détruite, mais l'universalité catholique apparaît.
Michelet, Histoire de France, t. I, p. 98[159].
IMPOTS ET EXACTIONS.—LES BAGAUDES.—LE PATROCINIAT.
Vers 435.
Je parle de ces proscriptions et de ces exactions cruelles par lesquelles les Romains se ruinent les uns les autres. Mais pourquoi dis-je qu'ils se ruinent mutuellement? Disons plutôt qu'un petit nombre opprime une innombrable multitude, et c'est en cela que le crime paraît plus grand. Il serait plus supportable si chacun souffrait à son tour ce qu'il fait souffrir aux autres. Mais quel est ce renversement par lequel on voit les impôts publics devenir la proie des particuliers. On voit, sous le prétexte du fisc, des hommes privés s'enrichir des dépouilles du peuple. On dirait que c'est une conspiration; tout y entre, les supérieurs et les subalternes; les juges mêmes n'en sont pas exempts. Y a-t-il une ville, un bourg, un village, où il n'y ait pas autant de petits tyrans qu'il y a de juges et de receveurs des droits publics? Ils sont fiers du nom qu'ils portent; ils s'applaudissent de leurs concussions et de leurs violences, parce que c'est par ce même endroit qu'ils sont craints et honorés, semblables aux voleurs de grands chemins, qui ne se croient jamais plus glorieux ni plus dignes d'envie que quand ils sont plus redoutés. Je le répète donc, est-il une ville où les principaux ne ruinent les veuves et les orphelins, et ne leur dévorent pour ainsi dire les entrailles? Les gens de bien ont le même sort; soit que par mépris des biens de la terre, ils ne veuillent pas se défendre, soit que n'ayant que leur innocence pour tout appui, ils ne le puissent pas. Ainsi personne n'est en sûreté; et si vous en exceptez ceux que leur autorité ou leur crédit rend redoutables, personne n'échappe à l'avidité de cette espèce de voleurs. Il faut leur ressembler, si l'on veut éviter de devenir leur proie, et l'on a porté l'injustice jusqu'à ce point qu'il n'y a de sûreté que pour les méchants et qu'il n'y en a plus pour les gens de bien.
Mais quoi, au milieu de cette foule d'hommes injustes, ne se trouve-t-il pas des personnes amies de la vertu qui protègent les gens de bien, qui, selon l'expression de l'Écriture, délivrent le pauvre et l'indigent des mains du pécheur? Non; il n'en est pas, et peu s'en faut que l'on ne puisse dire avec le Prophète: «Il n'y a pas un homme qui fasse le bien, il n'en est pas un seul». En effet, les malheureux trouvent-ils quelque part du secours? Les prêtres mêmes du Seigneur n'ont pas assez de fermeté pour résister à la violence des oppresseurs. Parmi ces prêtres, les uns gardent le silence et les autres ne font pas mieux que s'ils le gardaient; non que tous manquent de courage, mais une prudence et une politique coupables les retiennent. Ils se dispensent d'annoncer la vérité; parce que les méchants ne sont pas disposés à l'écouter; ils portent ce dégoût jusqu'à la haine et à l'horreur. Loin de respecter et de craindre la parole de Dieu, ils la méprisent avec un orgueil insolent. Voilà sur quoi se fondent les prêtres pour autoriser ce silence par lequel ils ménagent les méchants. Ils n'osent, disent-ils, exposer la vérité avec toute la force qu'il faudrait, de peur que cette exposition ne serve à rendre les méchants plus criminels, en les rendant plus rebelles.