Tandis que l'on use de ces lâches ménagements, les pauvres sont dépouillés, les veuves gémissent, les orphelins sont opprimés; on en voit qui, sortis d'une honnête famille, et après avoir reçu une honnête éducation, sont contraints de chercher un asile chez les ennemis même du peuple Romain, pour ne pas être les victimes d'une injuste persécution; prêts à périr par la cruauté dont usent à leur égard d'autres Romains, ils vont chercher chez les barbares une humanité qui devrait être le vrai caractère des Romains. J'avoue que ces barbares chez qui ils se retirent ont des mœurs, un langage, une manière malpropre de se mettre, qui n'a nul rapport aux coutumes et à la propreté des Romains; mais n'importe, ils ont moins de peine à se faire à ces manières qu'à souffrir la cruauté des Romains. Ils passent au service des Goths, ou se mêlent à des voleurs attroupés, et ne se repentent point d'avoir pris ce parti, trouvant plus de douceur à vivre libres en portant le nom d'esclaves qu'à être esclaves en ne conservant que le seul nom de liberté. Autrefois on estimait et on achetait bien cher le titre de citoyen romain; aujourd'hui on y renonce, et on le quitte devenu tout à la fois et vil et détestable. Or je demande quel plus fort argument pour prouver l'injustice des Romains que de voir des personnes nobles se résoudre à perdre le nom de Romains pour échapper à l'injustice de leurs persécuteurs?

De plus, parmi ceux qui ne se retirent pas chez les barbares, une partie est contrainte de devenir en quelque sorte semblable à eux. Je parle d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules et de toutes ces autres provinces de l'empire à qui notre injustice a fait renoncer ou à qui elle a fait perdre le nom de citoyens Romains. Je parle encore de ces exilés à qui on a donné le nom de Bagaudes; maltraités, dépouillés, condamnés par des juges injustes, après avoir perdu tout droit aux immunités de l'empire, ils ne se sont plus mis en peine de conserver la gloire du nom romain. Après cela, nous leur faisons un crime de leur malheur. Nous leur donnons un nom odieux, dont nous les avons forcés de se charger. Nous les traitons de rebelles, après que par nos vexations nous les avons comme contraints de se soulever. Car quelle raison les a déterminés à vivre ainsi de vols et de brigandage? Ne sont-ce pas nos violences? N'est-ce pas l'injustice des magistrats? Ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions de ceux qui s'enrichissent du bien des citoyens, et qui, sous le prétexte de tributs et d'impôts, augmentent leurs richesses des dépouilles du peuple? Ce sont des bêtes farouches, qui n'ont de penchant que pour dévorer. Ce sont des voleurs qui, différents de la plupart des autres, ne se contentent pas de voler, mais portent la fureur jusqu'à donner la mort et à se repaître, pour ainsi dire, de sang. Par ce procédé inhumain, on a forcé de devenir barbares des gens à qui il n'était plus permis d'être Romains, ou qui ne le pouvaient être sans périr. Après avoir perdu leur liberté, ils ont pensé à conserver leur vie. N'est-ce pas là la peinture de ce qui se fait aujourd'hui[160]. Il est un nombre infini de gens que l'on réduit à être contraints de se retirer parmi les Bagaudes; ils s'y retireraient en effet, tant est grande la persécution qu'ils souffrent, si le défaut de courage ne les empêchait de se résoudre à mener cette vie vagabonde. Ils gémissent sous le joug de leurs ennemis, et souffrent un supplice forcé. Accablés sous le poids de la servitude, ils font des vœux inutiles pour la liberté. Ainsi leur cœur se trouve partagé; d'une part la violence dont on use à leur égard les porte à chercher les moyens de se rendre libres; mais cette même violence les met hors d'état d'exécuter leurs résolutions.

En vain on dirait que ces sortes de personnes, souvent bizarres dans leurs désirs, souhaitent de certaines choses et craignent en même temps qu'on ne les force à les faire. Toutefois, comme ce qu'ils désirent en cette rencontre est un grand malheur pour eux, la justice n'exige-t-elle pas de ceux qui les dominent, de ne pas les contraindre à former de semblables souhaits? Mais après tout n'est-il pas naturel de voir des malheureux penser à la fuite, tandis qu'on les opprime par des exactions cruelles, tandis que des proscriptions qui se succèdent les unes aux autres les mettent dans un danger continuel. S'ils quittent leurs maisons, c'est qu'ils craignent qu'elles ne deviennent le théâtre de leurs tourments, et l'exil est pour eux la seule ressource qui leur reste contre l'oppression. Il est vrai qu'ils se retirent chez des peuples ennemis; mais ces ennemis mêmes leur semblent moins redoutables que ceux qui les ruinent par leurs exactions. Et ces exactions sont d'autant plus insupportables pour eux, qu'elles sont mal distribuées, que chacun n'en est pas chargé à proportion du bien qu'il possède, tous ne contribuant pas à des impositions qui devraient être générales. Car n'y a-t-il pas de la cruauté à exiger que les pauvres payent ce qui devrait être pris sur les riches, et que, pour ainsi dire, tout le fardeau tombe sur les faibles, tandis que les forts ne sont chargés de rien? Ainsi deux choses concourent à les rendre malheureux, l'envie et la pauvreté; l'envie s'acharne contre eux, parce qu'ils refusent de payer; la pauvreté les afflige, parce qu'elle les met hors d'état de satisfaire. N'est-ce pas là la situation la plus déplorable que l'on puisse imaginer?

Voici des choses plus cruelles encore, et des injustices plus criantes que l'on fait à ces malheureux. On voit les riches se faire une étude d'inventer de nouveaux tributs pour en charger ensuite le peuple. Ce serait se tromper que de prétendre justifier les riches en disant que leurs richesses doivent les empêcher d'en user de la sorte, parce qu'en augmentant les impôts ils se chargeraient eux-mêmes. Et quoi! ignorez-vous que les lois ne sont pas pour les riches, hardis et empressés à faire ces augmentations, parce qu'ils savent bien qu'elles ne tomberont pas sur eux? Or, tels sont les prétextes auxquels ils ont recours. Tantôt ce sont des ambassadeurs et tantôt des envoyés extraordinaires des princes. On les recommande aux personnes qui tiennent les premiers rangs dans la province, et l'accueil magnifique qu'on leur offre est toujours la cause de la ruine du peuple. Les présents qu'on leur fait sont pris sur de nouveaux tributs que l'on impose, et toujours le pauvre fournit ce que le riche donne; celui-ci fait sa cour aux dépens de celui-là.

Ici l'on fait une objection frivole. Peut-on, disent quelques-uns, se dispenser de faire de ces sortes de réceptions aux ministres des princes? Non, on ne doit pas s'en dispenser. Mais la justice n'exige-t-elle pas des riches qu'étant les premiers à imposer, ils soient aussi les premiers à payer, et que ces longs flots de compliments et de marques de respect dont ils sont si prodigues soient soutenus par une libéralité plus réelle? Les pauvres ne sont-ils pas en droit de leur dire: «Vous voulez que nous portions une partie des charges publiques, il faut donc que vous portiez l'autre, et que tandis que nous donnons vous donniez de votre côté»? Ne pourraient-ils pas même prétendre avec justice que ceux qui recueillent toute la gloire de ces sortes de réceptions en fissent toute la dépense? Ils se relâchent cependant sur cet article, et ils demandent seulement un partage juste et plus humain des impositions publiques. Qu'après tout la condition des pauvres est à plaindre! Ils payent, et on les force de payer, sans qu'ils sachent pourquoi on les y force. Car permet-on à quelqu'un de demander pourquoi il doit payer, ou d'alléguer et de chercher les raisons qu'il a de payer, ou de demander à être déchargé?

Au reste, on ne sait au vrai jusques où va l'injustice des riches que quand ils viennent à se brouiller entre eux. Alors on entend ceux qui se croient offensés reprocher aux autres que c'est une injustice criante de voir deux ou trois hommes faire des traités, inventer des tributs qui ruinent des provinces entières. C'est là en effet le caractère des riches; ils croient qu'il est de leur honneur de ne pas souffrir que l'on décide de rien sans les consulter, prêts à approuver les choses les plus injustes, pourvu que l'on ait pour eux la déférence qu'ils croient qu'on leur doit. Guidés par leur seul orgueil, on les voit, ou pour se venger de ceux qui les avaient méprisés, ou pour faire briller leur autorité, ordonner les mêmes choses qu'ils avaient traité d'injustices lorsque les autres les ordonnaient. Au milieu de ces dissensions, les pauvres sont comme sur une mer orageuse, toujours battus et agités par les flots qui s'entrechoquent. Il ne leur reste pas même cette consolation, de pouvoir dire que les personnes constituées en dignité ne sont pas toutes injustes; qu'il se trouve des gens de bien qui réparent le mal que les méchants ont causé, et qui relèvent par de nouveaux remèdes ceux que l'on avait opprimés par de nouvelles impositions. Il n'en est pas ainsi. L'injustice est partout égale. Ne voit-on pas que comme les pauvres sont les premiers que l'on accable, ils sont les derniers que l'on pense à soulager. Nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps, lorsque le malheur des temps a obligé les empereurs à diminuer les impôts de quelques villes; ce soulagement qui devait-être répandu également sur tout le monde, a-t-il été pour d'autres que pour les riches? Ce n'est point aux pauvres que l'on pense dans ces conjonctures, et après avoir commencé par les opprimer, on a la dureté de ne pas seulement penser à les soulager, du moins les derniers. Pour tout dire en un mot, c'est aux pauvres que l'on fait porter tout le fardeau des tributs, et ce n'est jamais à eux qu'on en fait sentir la diminution.

Quelle serait après cela notre erreur si, traitant les pauvres avec tant de rigueur, nous croyions que Dieu n'usera d'aucune sévérité à notre égard, comme s'il nous était permis d'être injustes sans que Dieu nous fasse sentir le poids de sa justice? Les Romains seuls sont capables de se souiller par tous les vices qui règnent parmi eux; nulle autre nation ne les porte à cet excès. On ne voit rien de semblable chez les Francs, chez les Huns, chez les Vandales, chez les Goths. Ceux des Romains qui ont cherché un asile dans les provinces barbares y sont à l'abri des maux qu'ils enduraient sur les terres de l'empire. Il n'y a rien qu'ils souhaitent avec plus d'ardeur que de n'avoir plus à vivre sous la domination romaine, plus contents parmi les barbares que dans le sein de leur patrie. Ne soyons donc plus surpris de voir les barbares prendre l'ascendant sur nous. Leur nombre grossit tous les jours, et bien loin que ceux qui s'étaient retirés parmi eux les quittent pour revenir à nous, nous voyons tous les jours de nouveaux Romains nous abandonner pour chercher un asile parmi eux. Une seule chose m'étonne à ce propos; c'est que tout ce qu'il y a de pauvres et de malheureux parmi nous, n'aient pas recours à ce moyen de se mettre à l'abri de l'oppression. Ce qui les en empêche, c'est sans doute la difficulté de transporter leurs familles et le peu de bien qu'ils ont dans une terre étrangère; forcés par une dure nécessité, ils ne quittent qu'à regret leurs maisons et leurs troupeaux; mais la violence et le poids des exactions leur paraît un plus grand mal, et dans cette extrémité ils prennent la seule ressource qui leur reste, quelque pénible qu'elle soit. Ils se jettent entre les bras des riches pour en recevoir de la protection, ils se réduisent à une triste espèce de servitude[161].

A dire vrai, je ne désapprouverais pas cette conduite, je croirais même qu'il y aurait en cela de quoi louer les riches si, pleins de charité, ils se servaient de leur crédit en faveur des pauvres par une protection gratuite; si des motifs d'humanité, et non pas d'intérêt, les portaient à se rendre les défenseurs des opprimés. Mais qui peut ne pas regarder comme une cruauté dans les riches de les voir ne se déclarer les protecteurs des pauvres que pour les dépouiller, de ne défendre des malheureux qu'à condition de les rendre plus malheureux encore qu'ils n'étaient, c'est-à-dire par la perte de tout leur bien. Le père alors, pour acheter un peu de protection, est contraint de livrer ce qu'il avait destiné à être l'héritage de son fils, et l'un ne peut se mettre à l'abri de l'extrême misère qu'en réduisant l'autre à l'extrême disette. Voilà tout ce qui revient aux pauvres de la protection des riches; voilà où aboutissent les secours qu'ils se vantent de donner. Il paraît bien qu'ils n'ont jamais que leur intérêt en vue, et qu'en se déclarant pour les pères ils ne cherchent qu'à ruiner les enfants.

Telle est la manière dont les riches s'y prennent pour tirer du profit de tout ce qu'ils font. Il serait à souhaiter que du moins leur façon de vendre fût semblable à ce qui se pratique dans les autres ventes; alors il resterait quelque chose à celui qui achète. Mais quel est ce nouveau genre de commerce dans lequel celui qui vend reçoit sans rien donner; et dans lequel celui qui achète donne tout sans rien acquérir? Dans les autres marchés, la condition de celui qui achète est regardée comme la plus avantageuse, par l'espérance du profit; ici celui qui vend profite seul, et rien ne reste à celui qui achète.

Ce n'est là cependant qu'une partie du malheur des pauvres. Voici quelque chose de plus barbare et de plus criant; on ne peut ni le voir ni l'entendre sans frémir d'horreur. Il arrive que la plus grande partie du petit peuple, après avoir été ainsi dépouillés de leurs terres et de leurs possessions, réduits à ne rien avoir, ne laissent pas d'être chargés d'impôts; l'exaction est un fardeau dont ils ne peuvent se décharger, et ce qui semblait devoir être seulement attaché à leurs terres retombe sur leurs personnes. Quelle injustice cruelle! Le riche possède, et le pauvre paye! Le fils sans avoir recueilli la succession de son père se trouve accablé par les mêmes impôts que le père payait! Imagine-t-on une plus dure extrémité que celle d'être dépouillé par des usurpateurs particuliers et d'être en même temps persécuté par des tyrans publics?