Parmi ces malheureux, ceux à qui il reste quelque prudence naturelle, ou ceux que la nécessité a rendus prudents, tâchent à devenir les fermiers[162] des terres qu'ils possédaient auparavant; d'autres se cherchent des asiles contre la misère, et d'autres enfin, en qui se trouve une âme moins élevée, se rendent volontairement esclaves, chassés non-seulement de leur patrimoine, mais encore dégradés du rang de leur naissance, bannis de leurs maisons, et perdant tout à la fois le droit qu'ils avaient sur eux-mêmes par la liberté. De là vient le comble de leur misère; car en perdant la liberté ils perdent presque la raison; et par un changement qui tient de l'enchantement, des hommes devenus esclaves sont traités comme des bêtes, et leur deviennent semblables en quelque sorte en cultivant comme elles les terres des riches.
Cessons donc de nous plaindre avec étonnement de ce que nous devenons la proie des barbares, nous qui ravissons la liberté à nos concitoyens. Ces ravages qui désolent les campagnes, ces villes ruinées et détruites, sont notre ouvrage; nous nous sommes attiré tous ces maux; et la tyrannie que nous avons exercée contre les autres est, à dire vrai, la cause de celle que nous éprouvons. Nous l'éprouvons plus tard que nous ne méritions; Dieu nous a longtemps épargnés, mais enfin sa main s'est appesantie, et selon l'expression de l'Écriture, prise dans un autre sens, l'ouvrage de nos mains retombe sur nous. De malheureux exilés ne nous ont touchés d'aucune compassion; à notre tour, nous sommes châtiés par l'exil; nous avons trompé les étrangers, devenus étrangers parmi les barbares, nous souffrons de leur mauvaise foi; attentifs à profiter des conjonctures du temps, nous nous en sommes servis pour ruiner des hommes libres; chassés du lieu de notre naissance, nous éprouvons les mêmes maux.
Mais que l'aveuglement des hommes est incurable! nous sentons le poids de la colère de Dieu justement irrité contre nous, et nous nous dissimulons à nous-mêmes que la justice de Dieu nous poursuit.
SALVIEN, du Gouvernement de Dieu, liv. 5. Traduction du P. Bonnet.
Salvien, prêtre, né vers 390, à Trèves, mourut en 484, à Marseille, où il était prêtre depuis longtemps. Il est auteur des traités De la Providence ou du gouvernement de Dieu, et De l'Avarice. Ces ouvrages sont écrits avec éloquence et énergie. (Voy. plus loin le récit intitulé: [Conduite] du clergé envers les conquérants Germains.)
MŒURS DES GALLO-ROMAINS.
Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont tiré d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus déréglés dans leur conduite? J'ai vu moi-même, dans Trèves, des personnes nobles et constituées en dignité, quoique dépouillées de leurs biens, au milieu d'une province ravagée, montrer plus de corruption dans leurs mœurs qu'on ne remarquait de décadence dans leurs affaires domestiques. La désolation du pays n'avait pas été si grande qu'il ne restât encore quelque ressource; mais la corruption des mœurs était si extrême, qu'elle était sans remède. Les vices, ces cruels ennemis du cœur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares, ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains étaient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes larmes la peinture des choses dont j'ai été témoin. J'ai vu des vieillards qui étaient dans les charges publiques, des chrétiens dans le dernier retour de l'âge, aimer encore la bonne chère et la volupté. Par où commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignités, leur âge, le nom de chrétiens, le péril qui les menaçait, lequel de tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner à ces déréglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent être, pendant la guerre, que des chrétiens le pussent jamais être? Dignités, âge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la débauche. Qui n'eût pris les principaux de cette ville pour des insensés? Cette ardeur n'a pu être ralentie par les destructions réitérées de cette ville criminelle. Quatre fois Trèves, cette ville la plus florissante des Gaules, a été prise et ruinée. Le premier malheur eut dû suffire pour déterminer les habitants à une sincère conversion, afin qu'une rechute n'attirât pas une seconde punition. Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous représente dans la fable cet hydre dont les têtes renaissaient plus nombreuses à mesure qu'on les coupait, telle était la ville de Trèves; ses malheurs croissaient, et en même temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le libertinage des mœurs. Le châtiment, qui dégoûte ailleurs du vice, en faisait naître ici un goût plus vif et plus empressé; et il eût été plus facile de vider Trèves d'habitants que de la purger de cette fureur impie.
Cette peinture des désordres de Trèves convient à une ville voisine, qui lui cédait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui s'y étaient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais l'ivrognerie surtout était si fort en usage, que les principaux de la ville ne purent se résoudre ou n'étaient pas en état de pouvoir sortir de table lorsque les barbares, maîtres des remparts, entraient de tous côtés dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus clairement la raison pourquoi il châtiait les habitants de cette ville. C'est là que j'ai vu un renversement bien déplorable. On ne voyait aucune différence de mœurs entre les vieillards et les jeunes gens; la même indiscrétion dans les discours, la même légèreté, le même luxe, le même penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables les uns aux autres. Des hommes âgés, élevés depuis longtemps aux charges publiques, n'ayant plus que peu de jours à vivre, buvaient comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul trait, je n'ai qu'à dire qu'on a vu dans cette ville la vérité de ce que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies à l'égard de Dieu.
Après avoir décrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des Gaules, que dirai-je des villes moins considérables, si ce n'est qu'elles ont de même toutes péri par les vices de leurs habitants? Le crime y avait tellement endurci tous les cœurs, qu'on était au milieu du péril sans le craindre. On était menacé d'une captivité prochaine, et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurât dans cette insensibilité, afin qu'on ne prît point de précautions pour détourner sa ruine. Déjà les barbares étaient présents qu'on ne voyait aucune crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne, à la vérité, n'avait envie de périr; mais tel était l'aveuglement des pécheurs, qu'on ne prenait aucun soin pour éviter sa perte. L'intempérance, l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait naître une négligence et une indolence incurables. Semblables à ceux dont l'Écriture dit qu'un assoupissement que Dieu permettait s'était saisi d'eux. Cet assoupissement que Dieu répand est un présage d'une ruine prochaine; car l'Écriture nous apprend que quand les iniquités du pécheur sont montées à un certain point, la Providence l'abandonne à lui-même, et qu'ainsi livré à son propre sens il court à sa perte.