Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cessé jusqu'à leur entière destruction. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cet aveuglement se perpétuera, et l'on peut prédire que les hommes seront toujours les mêmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces qui sont prises ou ravagées par les barbares change de conduite? Y est-on humilié, pense-t-on à se convertir et se corriger? Tel est le caractère des Romains; on les voit périr, mais on ne les voit pas se corriger. Trois fois la première ville des Gaules a été détruite, trois fois elle a été comme le bûcher de ses habitants. La destruction même ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut à supporter. La misère accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait périr. Ce qui s'était garanti de la mort gémissait dans le malheur. Les uns, couverts de blessures, traînaient une vie languissante; les autres, à demi-brûlés, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie. Ceux-ci périssaient par la faim, et ceux-là par la nudité; un grand nombre succombaient à la violence du mal ou à la rigueur du froid. Ainsi la même mort se faisait sentir en mille façons différentes. En un mot, la ruine d'une seule ville était une calamité pour un grand nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refusé mon secours aux misérables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus, nus, déchirés, donnant un douloureux spectacle aux habitants des autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les vivants, et ceux qui n'avaient pas été enveloppés dans le saccagement de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais qu'ont produit toutes ces calamités? Si les choses n'étaient évidentes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un petit nombre de gens de qualité qui étaient restés dans cette ville ruinée employèrent leurs premiers soins à obtenir des empereurs la permission de faire célébrer les jeux du cirque.
Habitants de la ville de Trèves, à qui j'adresse ici la parole, est-il possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du cirque[163]! Quoi! ce triste état d'une ville prise et saccagée, tant de sang répandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre à vous modérer! Ah, votre folie mérite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le vrai, vous m'avez paru dignes de pitié lorsque votre ville a été ruinée; mais je trouve que vous l'êtes bien davantage quand je compare votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le théâtre et le cirque; mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez cette requête? Je regarde, et je ne vois qu'une ville ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je rencontre ou des cadavres ou des yeux baignés de pleurs. A peine des restes malheureux ont-ils échappé à la ruine commune, et ces restes sont dans la douleur et dans la misère, et l'on ne sait si la destinée de ceux qui ont péri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui vivent encore.
Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilèges? Sera-ce sur le tombeau de vos citoyens égorgés, au milieu de leur sang répandu et encore fumant et de leurs ossements dispersés. Trouverez-vous un endroit dans toute la ville où cette image de la mort et du carnage ne s'offre à vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas dû persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des fêtes publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environnés des débris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que cette seule considération à avoir, pensez que par ces spectacles impies vous allumez contre vous la colère de Dieu. Ah! je ne suis plus étonné que vous ayez été châtiés par tous les maux que vous avez soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger méritait bien de souffrir une quatrième destruction!
Salvien, du Gouvernement de Dieu, livre 6.
LES TYRANS.—LE PATROCINIAT.—ORIGINES DE LA FÉODALITÉ.
Chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie civile. Ce ne fut plus la liberté que l'on rechercha, ce fut la servitude. On y courut, on s'y précipita. Ce furent les paysans des frontières, exposés sans défense aux incursions des barbares, qui donnèrent le signal de cette espèce de désertion. Bientôt elle devint générale, et au milieu du troisième siècle des villages, des villes entières renoncent à leur indépendance et se donnent un autre maître que l'empereur. Le monde romain se brise déjà à ses extrémités; une multitude infinie de petites sociétés presque imperceptibles se forment incessamment des blocs qui s'en détachent, et s'abritent au milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au cœur même de l'empire, sous la main même de l'empereur, en dépit de toutes les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des déprédations des barbares. Il y eut dès lors comme un essai, une première efflorescence des institutions féodales qui un peu plus tard couvrirent l'Europe entière. Il y a déjà des seigneurs, cachés encore sous l'ancienne et familière dénomination de patrons; et il y en a autant qu'il se trouve de villages en révolte contre une autorité qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obéissance.
Ce principe de dissolution devint plus actif à mesure que la force centrale perdit de son énergie, et devait rester sans contre-poids le jour où celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe siècle, ce ne sont encore que quelques hameaux isolés qui se séparent de l'empire; un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces tyrans qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont des patrons, des libérateurs que les provinces opprimées croyaient se donner contre la tyrannie étrangère. C'étaient les représentants de cette force de répulsion qui tendait de plus en plus à disloquer ce grand tout, et à replacer dans l'isolement et l'indépendance les parties hétérogènes qu'un travail de huit cents ans y avait fait entrer. Ce malaise s'annonce pour la première fois par les séditions de la Gaule, sous les règnes d'Auguste et de Tibère, arrive de crise en crise à son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue à travers les révoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de Constantin, de Sébastien dans la Gaule (pour ne parler que de celles-là), et aboutit enfin, après tant de scissions temporaires, au partage définitif du Ve siècle.
Ainsi l'empire d'Auguste ne périt pas d'une autre manière que celui de Charlemagne; les circonstances étaient les mêmes, les résultats ne pouvaient différer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il renfermait de grandes lignes géographiques et de nationalités mal éteintes brisa l'empire carlovingien à son tour en autant de blocs qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de parcelles qu'il comptait de châteaux forts. Il continua d'agir sans interruption, malgré de vains et impuissants efforts, pendant six cents ans, de Dioclétien à Hugues Capet. Alors on recommença de nouveau à reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire générale, la formation des royaumes barbares à la chute de l'empire et l'établissement de la féodalité à la mort de Charlemagne ne sont, à vrai dire, que des effets de la même cause. Dioclétien, Constantin, Théodose, Théodoric, Charles Martel, Charlemagne, réussirent un moment à la paralyser, mais sans pouvoir la détruire. Leurs essais de reconstruction ont immortalisé leur mémoire, parce que les hommes admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux héros que du génie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques années la formation de la société féodale, elle n'en est pas moins sortie de terre sous leurs yeux, et elle n'a conservé en s'élevant que les moins significatives peut-être des empreintes dont ils avaient voulu la marquer.
Il faut convenir que les origines de la féodalité ne sont pas toutes où l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous paraissent nouveaux aux sixième et septième siècles dataient déjà de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus caractéristique de tous, le fractionnement du territoire et l'isolement du pouvoir. Ce mal avait déjà miné l'empire romain avant de s'attaquer aux sociétés barbares; et lorsqu'il les faisait crouler à petit bruit du sixième au dixième siècle, il ne faisait que se continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte désespérée de la loi impériale contre un ennemi qui la tuera.
«Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils soient livrés au supplice si par d'audacieuses fourberies ils cherchent à se donner de pareils appuis. Quant à ceux qui les accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la moitié de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalité.»