Des volumes suffiraient à peine au tableau des mœurs et des usages de tant de peuples.
Les Agathyrses, comme les Pictes, se tachetaient le corps et les cheveux d'une couleur bleue; les gens d'une moindre espèce portaient leurs mouchetures rares et petites; les nobles les avaient larges et rapprochées.
Les Alains ne cultivaient point la terre; ils se nourrissaient de lait et de la chair des troupeaux; ils erraient avec leurs chariots d'écorce, de désert en désert. Quand leurs bêtes avaient consommé tous les herbages, ils remettaient leurs villes sur leurs chariots, et les allaient planter ailleurs. Le lieu où ils s'arrêtaient devenait leur patrie. Les Alains étaient grands et beaux; ils avaient la chevelure presque blonde, et quelque chose de terrible et de doux dans le regard. L'esclavage était inconnu chez eux; ils sortaient tous d'une source libre.
Les Goths, comme les Alains, de race scandinave, leur ressemblaient; mais ils avaient moins contracté les habitudes slaves, et ils inclinaient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de vieillards Goths: «Selon leur ancien usage, leurs vieillards se réunissent au lever du soleil; sous les glaces de l'âge, ils ont le feu de la jeunesse. On ne peut voir sans dégoût la toile qui couvre leur corps décharné; les peaux dont ils sont vêtus leur descendent à peine au dessous du genou. Ils portent des bottines de cuir de cheval, qu'ils attachent par un simple nœud au milieu de la jambe, dont la partie supérieure reste découverte.» Et pourquoi ces Goths étaient-ils assemblés? Pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour élire un empereur romain!
Le Sarrasin, ainsi que l'Alain, était nomade: monté sur son dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque instant de terre et de ciel, sa vie n'était qu'une fuite.
Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mêmes: ils considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe; à la tête en forme de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que des yeux; ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage. La renommée les représentait aux Romains comme des bêtes marchant sur deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçait sur les ponts. On leur donnait une origine digne de la terreur qu'ils inspiraient: on les faisait descendre de certaines sorcières appelées Aliorumna, qui, bannies de la société par le roi des Goths Félimer, s'étaient accouplées dans les déserts avec les démons.
Différents en tout des autres hommes, les Huns n'usaient ni de feu ni de mets apprêtés; ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses, ou échauffées entre leur siége et le dos de leurs chevaux. Leurs tuniques, de toile colorée et de peaux de rats des champs, étaient nouées autour de leur cou; ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux. Ils enfonçaient leur tête dans des bonnets de peau arrondis, et leurs jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre. On eût dit qu'ils étaient cloués sur leurs chevaux, petits et mal formés, mais infatigables. Souvent ils s'y tenaient assis comme les femmes; ils y traitaient d'affaires, délibérant, vendant, achetant, buvant, mangeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant, dans un profond sommeil, à toutes sortes de songes.
Sans demeure fixe, sans foyer, sans loi, sans habitudes domestiques, les Huns erraient avec les chariots qu'ils habitaient. Dans ces huttes mobiles, les femmes façonnaient leurs vêtements, accouchaient, allaitaient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul, chez ces générations, ne pouvait dire d'où il venait, car il avait été conçu loin du lieu où il était né, et élevé plus loin encore. Cette manière de vivre dans des voitures roulantes était en usage chez beaucoup de peuples, et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de cette nation: «Le coteau voisin retentissait du bruit d'une noce; les ennemis célébraient en dansant, à la manière des Scythes, l'hymen d'un époux à la blonde chevelure. Après la défaite on trouva les préparatifs de la fête errante, les marmites, les mets des convives, tout le régal prisonnier et les odorantes couronnes de fleurs........ Le vainqueur enleva le chariot de la mariée[172]»
Sidoine est un témoin considérable des mœurs des barbares dont il voyait l'invasion. «Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus, obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux graissés avec du beurre acide....... Heureux vos yeux, heureuses vos oreilles, qui ne les voient et ne les entendent point! heureux votre nez, qui ne respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de l'oignon!»
Tous les barbares n'étaient pas aussi brutaux. Les Franks, mêlés depuis longtemps aux Romains, avaient pris quelque chose de leur propreté et de leur élégance. «Le jeune chef marchait à pied au milieu des siens; son vêtement d'écarlate et de soie blanche était enrichi d'or; sa chevelure et son teint avaient l'éclat de sa parure. Ses compagnons portaient pour chaussure des peaux de bête garnies de tous leurs poils: leurs jambes et leurs genoux étaient nus; les casaques bigarrées de ces guerriers montaient très-haut, serraient les hanches, et descendaient à peine au jarret; les manches de ces casaques ne dépassaient pas le coude. Par-dessous ce premier vêtement se voyait une saie de couleur verte bordée d'écarlate, puis une rhénone fourrée, retenue par une agrafe[173]. Les épées de ces guerriers se suspendaient à un étroit ceinturon, et leurs armes leur servaient autant d'ornement que de défense: ils tenaient dans la main droite des piques à deux crochets, ou des haches à lancer; leur bras gauche était caché par un bouclier aux limbes d'argent et à la bosse dorée[174].» Tels étaient nos pères.