Sidoine arrive à Bordeaux, et trouve auprès d'Euric, roi des Visigoths, divers barbares qui subissaient le joug de la conquête. «Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur: ferme sur les flots, il chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre, à l'occiput tondu, tire en arrière, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissants sur son cou vieilli; ici vagabonde l'Hérule aux joues verdâtres, qui laboure le fond de l'Océan, et dispute de couleur avec les algues; ici le Bourguignon, haut de sept pieds, mendie la paix en fléchissant le genou[175].»
Une coutume assez générale chez tous les barbares était de boire la cervoise (la bière), l'eau, le lait et le vin, dans le crâne des ennemis. Étaient-ils vainqueurs, ils se livraient à mille actes de férocité; les têtes des Romains entourèrent le camp de Varus, et les centurions furent égorgés sur les autels de la divinité de la guerre. Étaient-ils vaincus, ils tournaient leur fureur contre eux-mêmes. Les compagnons de la première ligue des Cimbres que défit Marius furent trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres; ils avaient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs femmes s'armèrent d'épées et de haches; hurlant, grinçant des dents de rage et de douleur, elles frappaient et Cimbres et Romains, les premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis: au fort de la mêlée, elles saisissaient avec leurs mains nues les épées tranchantes des légionnaires, leur arrachaient leurs boucliers, et se faisaient massacrer. Sanglantes, échevelées, vêtues de noir, on les vit, montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères, leurs pères, leurs fils, étouffer leurs nouveau-nés, les jeter sous les pieds des chevaux, et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux de ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le même supplice, le Cimbre vaincu se passait au cou un lacs coulant, nouait le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses bœufs: ce laboureur d'une espèce nouvelle, pressant l'attelage avec l'aiguillon, ouvrait sa tombe.
On retrouvait ces mœurs terribles parmi les barbares du cinquième siècle. Leur cri de guerre faisait palpiter le cœur du plus intrépide Romain: les Germains poussaient ce cri sur le bord de leurs boucliers appliqués contre leurs bouches. Le bruit de la corne des Goths était célèbre.
Avec des ressemblances et des différences de coutumes, ces peuples se distinguaient les uns des autres par des nuances de caractères: «Les Goths sont fourbes, mais chastes, dit Salvien; les Allamans, impudiques, mais sincères; les Franks, menteurs, mais hospitaliers; les Saxons, cruels, mais ennemis des voluptés[176].» Le même auteur fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths, et surtout de celle des Vandales. Les Taïfales, peuplade de la Dacie, péchaient par le vice contraire[177].
Les Huns, perfides dans les trêves, étaient dévorés de la soif de l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes, ils ignoraient l'honnête et le déshonnête. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et de toute superstition, aucun respect divin ne les enchaînait. Colères et capricieux, dans un même jour ils se séparaient de leurs amis sans qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenaient sans qu'on eût rien fait pour les adoucir[178].
Quelques-unes de ces races étaient anthropophages. Un Sarrasin tout velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs de Constantinople après la défaite de Valens; il colle ses lèvres au gosier de l'ennemi qu'il avait blessé, et en suce le sang aux regards épouvantés des spectateurs[179]. Les Scythes de l'Europe montraient ce même instinct du furet et de la hyène: saint Jérôme[180] avait vu dans les Gaules les Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissaient de chair humaine: quand ils rencontraient dans les bois des troupeaux de porcs et d'autre bétail, ils coupaient les mamelles des bergères et les parties les plus succulentes des pâtres, délicieux festin pour eux. Les Alains arrachaient la tête de l'ennemi abattu, et de la peau de son cadavre ils caparaçonnaient leurs chevaux. Les Budins et les Gélons se faisaient aussi des vêtements et des couvertures de cheval avec la peau des vaincus, dont ils se réservaient la tête. Ces mêmes Gélons se découpaient les joues; un visage tailladé, des blessures qui présentaient des écailles livides, surmontées d'une crête rouge, étaient le suprême honneur.
L'indépendance était tout le fond d'un barbare, comme la patrie était tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. Être vaincu ou enchaîné paraissait à ces hommes de bataille et de solitude chose plus insupportable que la mort: rire en expirant était la marque distinctive du héros. Saxon le Grammairien dit d'un guerrier: «Il tomba, rit et mourut.» Il y avait un nom particulier dans les langues germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort: le monde devait être la conquête de tels hommes.
Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poëtes: les barbares avaient la passion de la musique et des vers; leur muse s'éveillait aux combats, aux festins et aux funérailles. Les Germains exaltaient leur dieu Tuiston dans de vieux cantiques: lorsqu'ils s'ébranlaient pour la charge, ils entonnaient en chœur le bardit; et de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait, ils présageaient le destin futur du combat.
Chez les Gaulois, les bardes étaient chargés de transmettre le souvenir des choses dignes de louanges.
Jornandès raconte qu'à l'époque où il écrivait on entendait encore les Goths répéter les vers consacrés à leur législateur. Au banquet royal d'Attila, deux Gépides célébrèrent les exploits des anciens guerriers: ces chansons de la gloire attablée animaient d'un attendrissement martial le visage des convives. Les cavaliers qui exécutaient autour du cercueil du héros tartare une espèce de tournoi funèbre, chantaient: «C'est ici Attila, roi des Huns, engendré par son père Mundzuch. Vainqueur des plus fières nations, il réunit sous sa puissance la Scythie et la Germanie, ce que nul n'avait fait avant lui. L'une et l'autre capitale de l'Empire Romain chancelaient à son nom: apaisé par leur soumission, il se contenta de les rendre tributaires. Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini ses jours, non par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans douleurs, au milieu de la joie. Est-il une plus douce mort que celle qui n'appelle aucune vengeance?[181]»