Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conquérant; il l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: «Je ne puis m'arrêter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse à saccager Rome.» Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer: Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. «L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.» Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppliants tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les esclaves d'origine barbare: «Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que restera-t-il donc aux Romains?—La vie.»

Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, et trois mille livres de poivre. C'était avec du fer que Camille avait racheté des Gaulois les anciens Romains.

Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: «J'ai eu la passion d'effacer le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Césars l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug des lois, j'ai changé de résolution: alors j'ai voulu devenir le restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur.» C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de Bethléem, à un prêtre nommé Orose cette nouvelle du monde: autre merveille.

Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et disparaît. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage; ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe; il la porte au prince tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle l'épée de Mars, il jure ses droits à la domination du monde. Il disait: «L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de l'univers». Il mit lui-même parmi ses titres le nom de Fléau de Dieu, que lui donnait la terre[199].

C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de général au service de l'empire; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux ses appointements: ils en usaient de même avec les chefs des Goths et des Burgondes. Le Hun disait à ce propos: «Les généraux des empereurs sont des valets; les généraux d'Attila, des empereurs.»

Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés prosternés devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds.

«Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plaît de la faire disparaître du sol?»

Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message: «Attila, mon maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais.»

«L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout où le cheval d'Attila a passé.»

L'instinct d'une vie mystérieuse poursuivait jusque dans la mort ces mandataires de la Providence. Alaric ne survécut que peu de temps à son triomphe: les Goths détournèrent les eaux du Busentum, près Cozence; ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché; ils y déposèrent le corps de leur chef, avec une grande quantité d'argent et d'étoffes précieuses; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et un courant rapide passa sur le tombeau d'un conquérant. Les esclaves employés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne pût dire où reposait celui qui avait pris Rome, comme si l'on eût craint que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce crime.