Attila expiré, est d'abord exposé dans son camp, entre deux longs rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se découpent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme, mais avec du sang d'homme. Des cavaliers tournent autour du catafalque en chantant les louanges du héros. Cette cérémonie achevée, on dresse une table sur le tombeau préparé, et les assistants s'asseyent à un festin mêlé de joie et de douleur. Après le festin, le cadavre est confié à la terre dans le secret de la nuit; il était enfermé en un triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des armes enlevées aux ennemis, des carquois enrichis de pierreries, des ornements militaires et des drapeaux. Pour dérober à jamais aux hommes la connaissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jetés avec l'enseveli.

Au rapport de Priscus, la nuit même où le Tartare mourut, l'empereur Marcien vit en songe, à Constantinople, l'arc rompu d'Attila. Ce même Attila, après sa défaite par Aétius, avait formé le projet de se brûler vivant sur un bûcher composé des selles et des harnais de ses chevaux, pour que personne ne pût se vanter d'avoir pris ou tué le maître de tant de victoires; il eût disparu dans les flammes comme Alaric dans un torrent; images de la grandeur et des ruines dont ils avaient rempli leur vie et couvert la terre.

Les fils d'Attila, qui formaient à eux seuls un peuple, se divisèrent. Les nations que cet homme avait réunies sous son glaive se donnèrent rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad, pour s'affranchir et se déchirer. Une multitude de soldats sans chef, le Goth frappant de l'épée, le Gépide balançant le javelot, le Hun jetant la flèche, le Suève à pied, l'Alain et l'Hérule, l'un pesamment, l'autre légèrement armés, se massacrèrent à l'envi: trente mille Huns restèrent sur la place, sans compter leurs alliés et leurs ennemis. Ellac, fils chéri d'Attila, fut tué de la main d'Aric, chef des Gépides. L'héritage du monde qu'avait laissé le roi des Huns n'avait rien de réel; ce n'était qu'une sorte de fiction ou d'enchantement produit par son épée: le talisman de la gloire brisé, tout s'évanouit. Les peuples passèrent avec le tourbillon qui les avait apportés. Le règne d'Attila ne fut qu'une invasion.

L'imagination populaire, fortement ébranlée par des scènes répétées de carnage, avait inventé une histoire qui semble être l'allégorie de toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment de Damascius, on lit qu'Attila livra une bataille aux Romains, aux portes de Rome: tout périt des deux côtés, excepté les généraux et quelques soldats. Quand les corps furent tombés, les âmes restèrent debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits: ces guerriers ne combattirent pas avec moins d'ardeur morts que vivants.

Mais si d'un côté les barbares étaient poussés à détruire, d'un autre ils étaient retenus: le monde ancien, qui touchait à sa perte, ne devait pas entièrement disparaître dans la partie où commençait la société nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville éternelle, il assigna l'église de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite à ceux qui s'y voudraient renfermer. Sur quoi saint Augustin fait cette belle remarque: Que si le fondateur de Rome avait ouvert dans sa ville naissante un asile, le Christ y en établit un autre, plus glorieux que celui de Romulus.

Dans les horreurs d'une cité mise à sac, dans une capitale tombée pour la première fois et pour jamais du rang de dominatrice et de maîtresse de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protéger la translation des trésors de l'autel. Les vases sacrés étaient portés un à un et à découvert; des deux côtés marchaient des Goths l'épée à la main; les Romains et les barbares chantaient ensemble des hymnes à la louange du Christ.

Ce qui fut épargné par Alaric n'aurait point échappé à la main d'Attila: il marchait à Rome; saint Léon vient au-devant de lui; le fléau de Dieu est arrêté par le prêtre de Dieu, et le prodige des arts a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole, qui tombe à son tour.

Devenus chrétiens, les barbares mêlaient à leur rudesse les austérités de l'anachorète: Théodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius, passa la nuit vêtu d'une haire, et ne la quitta que pour reprendre le sayon de peau.

Si les Romains l'emportaient sur leurs vainqueurs par la civilisation, ceux-ci leur étaient supérieurs en vertus. «Lorsque nous voulons insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons Romain: ce nom signifie bassesse, lâcheté, avarice, débauche, mensonge; il renferme seul tous les vices.» Les barbares rejetaient l'étude des lettres, disant: «L'enfant qui tremble sous la verge ne pourra regarder une épée sans trembler.» Dans la loi salique, le meurtre d'un Frank est estimé deux cents sous d'or; celui d'un Romain propriétaire, cent sous, la moitié d'un homme.

Dignités, âge, profession, religion, n'arrêtèrent point les fureurs de la débauche, au milieu des provinces en flammes; on ne se pouvait arracher aux jeux du cirque et du théâtre: Rome est saccagée, et les Romains fugitifs viennent étaler leur dépravation aux yeux de Carthage, encore romaine pour quelques jours. Quatre fois Trèves est envahie, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et des ruines, sur les gradins déserts de son amphithéâtre.