Le titre quarante-septième de la loi salique, De celui qui s'est établi dans une propriété qui ne lui appartient point, et de celui qui la tient depuis douze mois, montre l'incertitude de la propriété et le grand nombre de propriétés sans maîtres. «Quiconque aura été s'établir dans une propriété étrangère, et y sera demeuré douze mois sans contestation légale, y pourra demeurer en sûreté comme les autres habitants[203]

Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la défaite de Valens rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de Constantinople au pied des Alpes Juliennes; les deux Thraces offraient au loin une solitude verte, bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448, des ambassadeurs romains furent envoyés à Attila: treize jours de marche les conduisirent à Sardique, incendiée, et de Sardique à Naïsse: la ville natale de Constantin n'était plus qu'un monceau informe de pierres; quelques malades languissaient dans les décombres des églises, et la campagne alentour était jonchée de squelettes. «Les cités furent dévastées, les hommes égorgés, dit saint Jérôme; les quadrupèdes, les oiseaux et les poissons même disparurent; le sol se couvrit de ronces et d'épaisses forêts.»

L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Orose, Tarragone et Lerida étaient dans l'état de désolation où les avaient laissées les Suèves et les Franks; on apercevait quelques huttes plantées dans l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths glanèrent ces ruines; la famine et la peste achevèrent la destruction. Dans les campagnes, les bêtes, alléchées par les cadavres gisants, se ruaient sur les hommes qui respiraient encore; dans les villes, les populations entassées, après s'être nourries d'excréments, se dévoraient entre elles: une femme avait quatre enfants; elle les tua et les mangea tous[204].

Les Pictes, les Calédoniens, ensuite les Anglo-Saxons, exterminèrent les Bretons, sauf les familles qui se réfugièrent dans le pays de Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à Aétius une lettre ainsi suscrite: Le gémissement de la Bretagne à Aétius, trois fois consul. Ils disaient: «Les barbares nous chassent vers la mer, et la mer nous repousse vers les barbares; il ne nous reste que le genre de mort à choisir, le glaive ou les flots[205]

Gildas achève le tableau: «D'une mer à l'autre, la main sacrilége des barbares venus de l'Orient promena l'incendie: ce ne fut qu'après avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la surface de l'île, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge jusqu'à l'Océan occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les colonnes croulèrent au choc du bélier; tous les habitants des campagnes, avec les gardiens des temples, les prêtres et le peuple, périrent par le fer ou par le feu. Une tour vénérable à voir s'élève au milieu des places publiques; elle tombe: les fragments de murs, les pierres, les sacrés autels, les tronçons de cadavres pétris et mêlés avec du sang, ressemblaient à du marc écrasé sous un horrible pressoir.

«Quelques malheureux échappés à ces désastres étaient atteints et égorgés dans les montagnes; d'autres, poussés par la faim, revenaient, et se livraient à l'ennemi pour subir une éternelle servitude, ce qui passait pour une grâce signalée; d'autres gagnaient les contrées d'outre-mer, et pendant la traversée chantaient avec de grands gémissements, sous les voiles: Tu nous as, ô Dieu, livrés comme des brebis pour un festin; tu nous as dispersés parmi les nations[206]

La misère de la Grande-Bretagne est peinte tout entière dans une des lois galliques: cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une chatte[207].

L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales, comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil. «Cette dévastation, dit Posidonius, témoin oculaire, rendit très-amer à saint Augustin le dernier temps de sa vie; il voyait les villes ruinées, et à la campagne les bâtiments abattus, les habitants tués ou mis en fuite, les églises dénuées de prêtres, les vierges et les religieux dispersés. Les uns avaient succombé aux tourments, les autres péri par le glaive, les autres, encore réduits en captivité, ayant perdu l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient des ennemis durs et brutaux... Ceux qui s'enfuyaient dans les bois, dans les cavernes et les rochers, ou dans les forteresses, étaient pris et tués, ou mouraient de faim. De ce grand nombre d'églises d'Afrique, à peine en restait-il trois, Carthage, Hippone et Cirthe, qui ne fussent pas ruinées, et dont les villes subsistassent[208]

Les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les montagnes ne pût trouver de nourriture[209]. Ils rasèrent les édifices publics échappés aux flammes: dans quelques cités, il ne resta pas un seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes fortifiées, ils égorgeaient les prisonniers autour des remparts; l'infection de ces voiries sous un soleil brûlant se répandait dans l'air, et les barbares laissaient au vent le soin de porter la mort dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir[210].

Enfin l'Italie vit tour à tour rouler sur elle les torrents des Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards; c'était comme si les fleuves qui descendent des Alpes et se dirigent vers les mers opposées avaient soudain, détournant leurs cours, fondu à flots communs sur l'Italie. Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les maux qu'elle avait infligés à la terre. «Les femmes, selon saint Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendaient à leurs mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venait que d'en sortir[211]. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avait été la mère... La lumière des nations fut éteinte; en coupant la tête de l'empire romain on abattit celle du monde[212].» «D'horribles nouvelles se sont répandues, s'écriait saint Augustin du haut de la chaire, en parlant du sac de Rome: carnage, incendie, rapine, extermination! Nous gémissons, nous pleurons, et nous ne sommes point consolés[213]