On fit des règlements pour soulager du tribut les provinces de la Péninsule, notamment la Campanie, la Toscane, le Picenum, le Samnium, l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux étrangers qui consentaient à les cultiver les terres restées en friche[214]. Majorien et Théodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome, dont pas un seul n'était resté entier, si nous en croyons Procope. La ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux siéges, le fanatisme des chrétiens et les guerres intestines: Rome vit renaître ses conflits avec Albe et Tibur; elle se battait à ses portes; les espaces vides que renfermait son enceinte devinrent le champ de ces batailles qu'elle livrait autrefois aux extrémités de la terre. Sa population tomba de trois millions d'habitants au-dessous de quatre-vingt mille[215]. Vers le commencement du huitième siècle, des forêts et des marais couvraient l'Italie; les loups et d'autres animaux sauvages hantaient ces amphithéâtres qui furent bâtis pour eux, mais il n'y avait plus d'hommes à dévorer.

Les dépouilles de l'empire passèrent aux barbares; les chariots des Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, étaient chargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient accumulé pendant tant de siècles; on déménageait le monde comme une maison que l'on quitte. Genséric ordonna aux citoyens de Carthage de lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils étaient en possession: il partagea les terres de la province proconsulaire entre ses compagnons; il garda pour lui-même le territoire de Byzance, et des terres fertiles en Numidie et en Gétulie. Ce même prince dépouilla Rome et le capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième guerre punique: il composa d'une masse de cuivre, d'airain, d'or et d'argent, une somme qui s'élevait à plusieurs millions de talents.

Le trésor des Goths était célèbre: il consistait dans les cent bassins remplis d'or, de perles et de diamants offerts par Ataulphe à Placidie; dans soixante calices, quinze patènes et vingt coffres précieux pour renfermer l'Évangile. Le Missorium, partie de ces richesses, était un plat d'or de cinq cents livres de poids, élégamment ciselé. Un roi goth, Sisenand, l'engagea à Dagobert pour un secours de troupes; le Goth le fit voler sur la route, puis il apaisa le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort inférieur à la valeur du plat. Mais la plus grande merveille de ce trésor était une table formée d'une seule, émeraude: trois rangs de perles l'entouraient; elle se soutenait sur soixante-cinq pieds d'or massif incrustés de pierreries; on l'estimait cinq cent mille pièces d'or; elle passa des Visigoths aux Arabes: conquête digne de leur imagination.

L'histoire, en nous faisant la peinture générale des désastres de l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans l'oubli les calamités particulières, insuffisante qu'elle était à redire tant de malheurs. Nous apprenons seulement par les apôtres chrétiens quelque chose des larmes qu'ils essuyaient en secret. La société, bouleversée dans ses fondements; ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence; elle ne fut pas plus à l'abri que le palais: à cette époque, chaque tombeau renferma un misérable.

Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques, donne une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole: «Vous voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les barbares. Ils ruinent les églises, tuent les serviteurs de Dieu, profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres, les cimetières..................... Mettez devant les yeux de notre troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous.» Alors Pancratien fit la profession de foi de l'Église catholique, et à chaque article les évêques répondaient: Nous le croyons. «Ainsi, que ferons-nous maintenant des reliques des saints?» dit Pancratien. Clipand de Coïmbre dit: «Que chacun fasse selon l'occasion; les barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi; qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des saints, et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps.» Pancratien dit: «Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de la destruction de son église d'Éminie, que les barbares ravagent.» Pontamius dit: «Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour être dans la prospérité, mais dans le travail.» Pancratien dit: «C'est très-bien dit. Dieu vous conserve.» Tous les évêques dirent: «Dieu vous conserve.» Tous ensemble: «Allons en paix à Jésus-Christ.»

Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant lui: Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère, et leur promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer. L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève: les Huns ne passèrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut épargnée, à la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau de Dieu se fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier, protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.

Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville, que les Huns assiégeaient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir des libérateurs: rien ne paraissait. «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît encore: «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie une troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un petit nuage qui s'élevait de terre. «C'est le secours du Seigneur!» s'écrie l'évêque.

Genséric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls restes de la famille de Théodose. Des milliers de Romains furent entassés sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs enfants. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et, quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignait les malades, qu'il visitait jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber en esclavage.

Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Petronius, chef de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le Tibre; sa fille Læta et sa petite-fille Démétriade l'accompagnèrent: ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens en Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur.

Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se réfugiaient en Afrique et en Asie; mais dans ces provinces éloignées ils rencontraient d'autres barbares: chassés du cœur de l'Empire aux extrémités, rejetés des frontières au centre, la terre était devenue un parc où ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs.