Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs, dans cette grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de Jérusalem: «Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à la poussière...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs crimes..... Ils verront venir épouvante sur épouvante.» Mais lorsque, lisant ces mots, Ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés captifs, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en larmes.

Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré; d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Égypte. Le désert, comme entraîné par les barbares et changeant de place avec eux, s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles; dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables, il ne restait que la terre et le ciel. Les sables mêmes de l'Arabie, qui faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie commune; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés: Rome manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires.

Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216].

Chateaubriand, Études historiques.

Chateaubriand (François-René, vicomte de), l'un des plus grands écrivains de notre temps, naquit à Saint-Malo, en 1768, et mourut à Paris en 1848.

INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUÈVES.
407.

Depuis que les Alains avaient été forcés par les Huns d'abandonner les bords du Tanaïs, ce peuple guerrier, divisé en plusieurs bandes indépendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe, errait le long du Danube toujours en armes, et prêt à vendre son secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains eux-mêmes. Gratien en avait attiré un grand nombre à sa cour, et la distinction dont il les honorait lui avait été funeste. Ils avaient eu part aux plus éclatantes victoires de Théodose, et Stilicon les avait employés dans ses guerres contre Alaric. Les secrètes intrigues de ce perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers à prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs, Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Après avoir traversé le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivèrent au bord du Rhin, où les Franks étaient établis, et s'y arrêtèrent pour attendre les Vandales et les Suèves. Pendant ce séjour, la mésintelligence s'étant mise entre les deux rois, Goar se sépara de Respendial, et déclara qu'il préférait l'amitié des Romains à l'intérêt du pillage. Honorius le récompensa dans la suite en lui donnant un établissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois particuliers. On les y voit encore cinquante ans après; et Sambida, successeur de Goar, obtint la possession d'une grande étendue de terres abandonnées dans les environs de la ville de Valence, en Dauphiné.

Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous leurs yeux s'emparer d'un pays qui était à leur bienséance et sur lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils avaient laissé le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de revenir sur eux, et de les combattre séparément, après s'être défaits des Vandales et des Suèves. Dès qu'ils surent que les Vandales approchaient, ils marchèrent à leur rencontre, leur livrèrent bataille et leur tuèrent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en serait pas échappé un seul si Respendial n'eût été averti assez à temps pour accourir au secours de ses alliés. Ce prince plein de valeur perça l'armée des Franks, joignit les Vandales, rallia les fuyards, et revint à leur tête charger les vainqueurs, qui furent battus et terrassés à leur tour. Bientôt après les Suèves arrivèrent. Gonderic, fils de Godigiscle, fut déclaré roi des Vandales; et les trois nations passèrent le Rhin près de Mayence, le dernier jour de l'année 406, époque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces de l'occident.

La frontière de la Gaule le long du Rhin étant demeurée sans défense depuis que Stilicon en avait retiré les garnisons pour les employer contre Alaric, les barbares ne trouvèrent aucun obstacle à leur passage. Un auteur du temps dit que si l'Océan se fût débordé dans la Gaule, ses eaux n'y auraient pas causé tant de dommage. Ils se répandirent d'abord dans la première Germanie, qui renfermait les cités de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut prise et saccagée; plusieurs milliers de chrétiens furent égorgés dans l'église, avec Aureus, leur évêque. Worms fut détruite après un long siége. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance, éprouvèrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparèrent de Cologne dans la Seconde Germanie. De là ils passèrent dans les deux Belgiques, portant partout la désolation et le carnage. Trèves fut pillée; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrêter ce torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs attaques; ils se virent obligés d'en lever le siége. Ces barbares, furieux ariens, la plupart même encore idolâtres, firent dans toute la Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, évêque de Reims, eut la tête tranchée après la prise de sa ville épiscopale. Ils traitèrent de même Didier, évêque de Langres; ils passèrent les habitants au fil de l'épée, et mirent le feu à la ville. Besançon vit massacrer son évêque Antidius. Sion fut prise; Bâle ruinée. Ils s'étendirent jusqu'aux Pyrénées. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunées de la Gaule, ne furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes purent résister à cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils assiégèrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette ville aux prières de son saint évêque, Exupère. La faim dévorait ceux que le fer ennemi avait épargnés. Dans toute l'étendue de la Gaule, auparavant si peuplée, on ne rencontrait plus que des morts et des mourants. Ces horribles ravages ne cessèrent pendant trois ans.

L'Espagne présentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce pays, environné de mers et de hautes montagnes, avait toujours été moins exposé aux pillages. La conquête en était facile. S'étant rassemblés au pied des Pyrénées, ils les passèrent, le 28 d'octobre 409.