LES HUNS.

Si l'on consulte l'antiquité, voici ce qu'on apprend sur l'origine des Huns. Filimer, fils de Gandaric le Grand et roi des Goths, le cinquième de ceux qui les avaient gouvernés depuis leur sortie de l'île Scanzia, étant entré sur les terres de la Scythie à la tête de sa nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines sorcières que, dans la langue de ses pères, il appelle lui-même Aliorumnes. La défiance qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser du milieu des siens; et, les ayant poursuivies loin de son armée, il les refoula dans une terre solitaire. Les esprits immondes qui erraient par le désert les ayant vues, s'accouplèrent à elles, se mêlant à leurs embrassements, et donnèrent le jour à cette race la plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais, rabougrie, noire, chétive: à peine appartenait-elle à l'espèce humaine, à peine sa langue ressemblait-elle à la langue des hommes. Telle était l'origine de ces Huns, qui arrivèrent sur les frontières des Goths. Leur féroce nation, comme l'historien Priscus le rapporte, demeura d'abord sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide[227], faisant son unique occupation de la chasse, jusqu'à ce que, s'étant multipliée, elle portât le trouble chez les peuples voisins par ses fraudes et ses rapines. Des chasseurs d'entre les Huns étant, selon leur coutume, en quête du gibier sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide, virent tout à coup une biche se présenter devant eux. Elle entra dans le marais, et, tantôt s'avançant, tantôt s'arrêtant, elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et traversèrent à pied le Palus-Méotide, qu'ils imaginaient aussi peu guéable que la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils ignoraient, leur apparut, soudain la biche disparut. Ces esprits dont les Huns sont descendus machinèrent cela, je crois, en haine des Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement qu'il y eût un autre monde au delà du Palus-Méotide, furent saisis d'étonnement à la vue de la terre de Scythie; et comme ils ont de la sagacité, il leur sembla voir une protection surnaturelle dans la révélation de ce chemin que peut-être personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprès des leurs, racontent ce qui s'est passé, vantent la Scythie, tant qu'enfin ils persuadent leur nation de les suivre, et se mettent en marche tous ensemble vers ces contrées, par le chemin que la biche leur a montré. Tous les Scythes qui tombèrent dans leurs mains dès leur arrivée, ils les immolèrent à la victoire; le reste fut vaincu et subjugué. A peine en effet eurent-ils passé cet immense marais, qu'ils entraînèrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures, les Itamares, les Tuncasses et les Boïsques qui demeuraient sur cette côte de la Scythie. Ils soumirent également par des attaques réitérées les Alains, leurs égaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans les traits et dans la manière de vivre. Aussi bien ceux-là même qui peut-être auraient pu résister à leurs armes ne pouvaient soutenir la vue de leurs effroyables visages, et s'enfuyaient à leur aspect, saisis d'une mortelle épouvante. En effet, leur teint est d'une horrible noirceur; leur face est plutôt, si l'on peut parler ainsi, une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur terrible regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants dès le premier jour de leur naissance; car, à l'aide du fer, ils taillent les joues des mâles, afin qu'avant de sucer le lait ils soient forcés de s'accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils sans barbe après une adolescence sans beauté, parce que les cicatrices que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l'âge où il sied si bien. Ils sont petits, mais déliés; libres dans leurs mouvements, et pleins d'agilité pour monter à cheval; les épaules larges; toujours armés de l'arc et prêts à lancer la flèche; le port assuré, la tête, toujours dressée d'orgueil; sous la figure de l'homme ils vivent avec la cruauté des bêtes féroces.

Jornandès, Histoire des Goths, ch. 24, trad. de M. Fournier de Moujan.

Jornandès était Goth et devint évêque de Ravenne vers 552. Son histoire des Goths est un abrégé de l'histoire de Cassiodore, qui est malheureusement perdue.

PORTRAIT D'ATTILA.

Cet homme était venu au monde pour ébranler sa nation et pour faire trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalité, des bruits formidables le devançaient et semaient partout l'épouvante. Il était fier dans sa démarche, promenant ses regards tout autour de lui; l'orgueil de sa puissance se révélait jusque dans les mouvements de son corps. Aimant les batailles, mais se maîtrisant dans l'action, excellent dans le conseil, se laissant fléchir aux prières, bon quand il avait une fois accordé sa protection. Sa taille était courte, sa poitrine large, sa tête forte. De petits yeux, la barbe clair-semée, les cheveux grisonnants, le nez écrasé, le teint noirâtre, il reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa confiance en lui-même fût grande et ne l'abandonnât jamais, elle s'était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, ce glaive pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vénération. Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette découverte. «Un pâtre, dit-il, voyant boiter une génisse de son troupeau, et ne pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blessée, se mit à suivre avec sollicitude la trace de son sang. Il vint jusqu'au glaive sur lequel la génisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tiré de la terre, il l'apporta à Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa, car il était ambitieux, qu'il était appelé à être le maître du monde, et que le glaive de Mars lui mettait aux mains le sort des batailles.»

Jornandès, Histoire des Goths, trad. de M. Fournier de Moujan.

INVASION D'ATTILA EN GAULE.
451.

L'armée d'Attila était de 500,000 hommes, quelques auteurs disent de 700,000. Il traînait à sa suite tous les Barbares du Nord: c'étaient avec les Huns, les Ruges, les Gépides, les Hérules, les Turcilinges, les Bellonotes, les Gélons, les Neures, les Burgondes et les Ostrogoths. Dans la marche, se joignirent à lui les Suèves, les Marcomans, les Quades, les Thuringiens. Chacun de ces peuples avait son roi; mais tous ces princes tremblaient devant Attila, dont ils étaient les vassaux ou plutôt les esclaves. Il y en avait deux qu'Attila distinguait dans cette foule de rois: Ardaric, roi des Gépides; l'autre était Walamir, roi des Ostrogoths.

Les anciens auteurs ne nous apprennent rien de clair ni de précis, sur la route que tint Attila jusqu'à son entrée dans la Gaule. Les sentiments des modernes sont partagés sur ce sujet. Les uns lui font traverser la Germanie, par le centre, pour arriver à Cologne. Les autres le conduisent le long du Danube, pour lui faire passer le Rhin auprès du lac de Constance. Ce dernier sentiment me paraît aussi le plus vraisemblable[228]. Le voisinage du fleuve, la commodité de la voie romaine, la facilité des convois qu'il pouvait tirer de la Mésie[229] et de la Pannonie[230] et qui remontaient le Danube à la suite de son armée, devaient lui faire préférer cette route à celle de l'intérieur de la Germanie, encore couverte de vastes forêts, et presque impraticable à une innombrable cavalerie. De plus, Procope rapporte qu'Attila détruisit, en passant, les forts que les empereurs avaient élevés sur les bords du Danube; et Paul Diacre nous représente les Burgondes disputant au roi des Huns le passage du Rhin. Je croirais même que l'armée, divisée en deux corps, côtoyait le Danube, le fleuve entre deux. L'un de ces corps entraînait sur son passage les nations germaniques, attirées par l'espérance du pillage, tandis que l'autre, ravageant la Mésie et la Pannonie, détruisait les forts, qui ne consistaient pour la plupart qu'en une tour garnie de quelques soldats. Toute l'armée dut se réunir aux sources du Danube, et passer le Rhin près de Bâle, où le voisinage de la forêt Hercynienne facilitait la construction des barques et des canots.