Les Franks, qui habitaient au delà du Rhin vers les bords du Necker, se joignirent à l'armée d'Attila, et ceux qui tenaient dans la Gaule le parti de Clodebaud[231], vinrent bientôt se rendre auprès de ce prince, qu'ils voulaient placer sur le trône. Mais les Burgondes entreprirent d'arrêter le torrent, qui venait inonder l'Occident, et de défendre le passage du Rhin. Leur hardiesse ne fut pas heureuse; ils furent repoussés et taillés en pièces. Les Huns achevèrent de détruire dans ces contrées ce qui avait échappé aux ravages des Vandales, des Suèves et des Alains. Ce fut alors que la ville des Rauraques, celles de Vindonissa et d'Argentovaria furent entièrement renversées. Leurs ruines ont donné naissance à Bâle, à Windisch et à Colmar, bâties dans leur voisinage. Attila, côtoyant les bords du Rhin, traversa la Germanie supérieure, aujourd'hui l'Alsace: Strasbourg, Spire, Worms, ne s'étaient point encore relevées depuis les invasions précédentes. Il pilla et saccagea Mayence; il vint assiéger Metz. La force des remparts, qui résistaient à toutes les attaques, ayant rebuté ses troupes, il se retira à Scarpona, forteresse à 14 milles de Metz, et envoya de là des détachements qui prirent et brûlèrent Toul et Dieuze. Cependant les murs de Metz, qui avaient été ébranlés par les machines, étant tombés d'eux-mêmes, les Huns accoururent, y entrèrent le 7 d'avril veille de Pâques, égorgèrent un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe, emmenèrent les autres avec l'évêque, et mirent le feu à la ville, qui fut réduite en cendres à l'exception d'une chapelle de saint Étienne.
Il n'est pas possible de suivre par ordre les courses des Huns. On sait seulement que ces vastes contrées comprises entre le Rhin, la Seine, la Marne et la Moselle ressentirent toute la fureur de ces peuples féroces. Comme Attila s'annonçait pour l'ami et l'allié des Romains, et qu'il publiait que son dessein était d'établir Clodebaud roi des Franks, et d'aller ensuite combattre les Wisigoths au delà de la Loire, plusieurs villes romaines lui ouvrirent d'abord leurs portes. Les violences qu'elles éprouvèrent ayant répandu la terreur, les autres essayèrent de se défendre. Mais nul rempart ne pouvait tenir contre ce déluge de Barbares. Tongres, Reims, Arras et la capitale du Vermandois, furent emportées de force. Trèves, autrefois la plus florissante ville des Gaules, mais la plus malheureuse dans ce siècle d'invasions et de ravages, fut saccagée pour la cinquième fois. Les partis ennemis, dont chacun formait une armée, dispersés dans les campagnes, portaient de toutes parts le fer et le feu. Ce fut dans une de ces courses que Childéric, fils de Mérovée, fut enlevé avec la reine sa mère, et délivré aussitôt par la valeur d'un seigneur frank, nommé Viomade.
Attila s'avançait vers la Loire; les habitants de Paris prirent l'alarme et allaient abandonner leur ville, si sainte Geneviève ne les eût rassurés en leur promettant de la part de Dieu, que les Barbares n'approcheraient pas de leur territoire. Cette prophétie fut vérifiée par l'événement. Attila ayant passé la Seine dans un autre endroit, alla mettre le siége devant Orléans.
Sur la nouvelle de la marche d'Attila vers la Gaule, Aétius avait passé les Alpes, et s'était rendu à Arles avec peu de troupes. Il comptait sur celles qu'il trouverait dans la province, et principalement sur le secours des Wisigoths, que l'intérêt commun devait réunir avec les Romains. Mais lorsqu'il apprit que Théodoric, trompé par les fausses protestations d'Attila, ne faisait aucun mouvement pour s'opposer aux progrès du prince barbare, il lui dépêcha Avitus, afin de le tirer de cette fausse sécurité. Avitus, accoutumé à traiter avec Théodoric, dont il avait gagné l'estime, lui représenta que son inaction lui serait funeste; qu'Attila ne cherchait qu'à diviser les Romains et les Wisigoths, pour les accabler plus facilement. Il lui mit sous les yeux la lettre d'Attila à Valentinien[232]. Convaincu de la mauvaise foi d'Attila, Théodoric répondit que les victoires de ce conquérant sanguinaire ne l'effrayaient pas; que la Providence divine avait fixé un terme à tous les succès criminels, et qu'Attila le trouverait dans le courage des Wisigoths.
Aussitôt il donne ses ordres. La crainte d'une invasion prochaine rassemble en peu de temps une nombreuse armée. Il laisse dans ses États quatre de ses fils, et se mettant à la tête de ses troupes avec ses deux aînés, Thorismond et Théodoric, qui voulurent partager le péril avec leur père, il marche vers Arles pour se joindre aux Romains. Aétius avait déjà dépêché des courriers dans toute la Gaule et chez les peuples alliés, les invitant à s'unir à lui pour écarter l'horrible tempête qui désolait l'Occident. Toute la Gaule prit les armes. Mérovée[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les Armoriques, les Ripuaires, des Saxons même établis vers les bouches du Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient été transférées en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprès d'Aétius. Il se vit bientôt environné de tant de troupes, que l'armée d'Attila, déjà beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait été d'abord, n'était guère supérieure à la sienne.
Dans ces désastres publics, la charité épiscopale suppléait à la timidité ou remédiait à la perfidie des commandants; et l'Église, destinée à combattre les ennemis invisibles, s'occupait des périls temporels de ses enfants. Sangiban, à la tête d'une troupe d'Alains, commandait dans Orléans; mais on le soupçonnait d'entretenir avec Attila de secrètes intelligences, et son inaction, aux approches de l'ennemi, confirmait ces soupçons[234]. Saint Aignan, alors évêque d'Orléans, prélat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage qu'inspire le mépris de la vie présente, prit sur lui tous les soins d'un commandant. Avant qu'Attila eût passé la Seine, l'évêque se hâta de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la ferveur de ses prières et de celles de son peuple, il s'efforça d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Aétius, il se rendit en diligence à Arles, et revint se renfermer dans Orléans, résolu d'y périr avec son troupeau si la ville n'était pas secourue. Bientôt après son retour, les Huns arrivèrent. Ils attaquèrent avec fureur la partie de la ville qui était sur la rive droite de la Loire; ils mirent en œuvre toutes les machines alors en usage dans les siéges, et livrèrent plusieurs assauts. Pendant que les hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants, prosternés avec leur évêque au pied des autels, élevaient leurs cris vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura trois jours fit cesser les attaques; et le prélat, profitant de cet intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque composition. Il fut repoussé avec insolence. L'orage ayant cessé, les Huns donnèrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils enfoncèrent les portes et entrèrent en foule. Les habitants, fuyant de toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle armée qui, comme si elle fût descendue du ciel, fondait avec rapidité sur les Huns. C'étaient Aétius et Théodoric à la tête de toutes leurs troupes. Ils étaient entrés dans la ville de l'autre côté de la Loire, en même temps qu'Attila y entrait par la porte opposée. Ce Barbare, qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la guerre, il était si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Aétius traversa toute la Gaule méridionale et vint d'Arles à Orléans, sans que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les Wisigoths, trouvant les Huns en désordre, en font un horrible carnage. Orléans est inondé du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en foule hors des portes; les autres, aveuglés par la terreur, se précipitent dans le fleuve. Le saint évêque, aux yeux duquel les Barbares étaient des hommes, courait de toutes parts pour arrêter le massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurèrent prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards. Frémissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orléans fut alors pour la première fois le rempart de la Gaule, et le terme fatal des conquêtes de ses ennemis.
Aétius et Théodoric suivaient Attila, sans harceler son armée, se croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup férir le conduire hors des terres de l'empire. Il passa près de Troyes, qui n'avait alors ni garnison, ni même de murailles. Cette ville attribua son salut aux ferventes prières de saint Loup, son évêque. On dit que ce saint vint avec son clergé au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se vantait d'être le fléau de Dieu, le saint répondit qu'il ne fallait donc pas lui résister, et l'invita même à venir dans sa ville. On ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais qu'il obligea l'évêque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin, promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce récit pourrait bien n'être qu'un tissu de fables. La proximité d'Aétius et de Théodoric pouvait empêcher Attila de s'arrêter au pillage de Troyes. Les deux armées, qui marchaient à peu de distance l'une de l'autre, étant arrivées dans les vastes plaines qui, un siècle après, ont donné le nom à la province de Champagne (Campania), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif, voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reçu à Orléans. Le terrain ne pouvait être plus favorable pour déployer la cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornandès, s'étendaient en longueur à cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les nomme champs Catalauniques (champs de Châlons) ou plaines de Mauriac, déjà signalées par la victoire d'Aurélien sur Tétricus. Les modernes ne s'accordent pas sur la position précise de ce lieu; les uns croient que cette fameuse bataille se livra près de Méry, au diocèse de Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au delà de la Marne, près d'un village encore appelé Mauru, dans le diocèse de Châlons.
Attila, inquiet du succès d'une si importante journée, consulta ses devins. Ils lui répondirent que les entrailles des victimes ne lui promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait la vie. Il se persuada que cette prédiction tomberait sur le général romain; et comme Aétius était le principal obstacle à ses desseins, il ne balança pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte d'une partie de son armée. D'ailleurs, plus impie que superstitieux, il ne comptait pas assez sur l'infaillibilité de ses devins pour perdre l'espérance de la victoire. Cependant, afin d'abréger le temps du combat et de se préparer une ressource dans l'obscurité de la nuit en cas de mauvais succès, il résolut de ne livrer bataille que quand le jour serait fort avancé. Les deux armées étant campées en présence l'une de l'autre, la nuit qui précéda la bataille, deux partis très-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gépides, s'étant rencontrés, se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la place[235].
Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en occupèrent le côté droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodoric et ses Wisigoths tenaient l'aile droite; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons parlé plus haut; et par un stratagème de guerre, ils avaient pris la précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui est ôtée la possibilité de fuir.
Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre contraire; Attila se plaça au centre avec les plus braves d'entre les siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodemir et Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même sous les ordres duquel ils marchaient alors; car ils étaient de l'illustre et puissante race des Amales. On y voyait aussi à la tête d'une troupe innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité; aussi lui et Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric était renommé pour sa fidélité et pour sa raison. En marchant avec Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois, Attila, seul veillait sur tous et pour tous.