SAINT AIGNAN.

Attila, roi des Huns, étant parti de Metz et ayant ravagé les villes de la Gaule, vint assiéger Orléans, et essaya de s'en emparer en renversant les murailles par le choc puissant du bélier. En ce temps-là, cette ville avait pour évêque le bienheureux Aignan, homme d'une grande sagesse et très-saint, dont les actions vertueuses ont été fidèlement conservées parmi nous. Comme les assiégés demandaient à grands cris à leur évêque ce qu'ils devaient faire, Aignan mettant toute sa confiance en Dieu, les engagea à se prosterner tous pour adresser leurs prières et leurs larmes à Dieu, et demander le secours du Seigneur toujours présent dans les malheurs. Ceux-ci s'étant mis en prières, selon son conseil, l'évêque leur dit: «Regardez du haut des murs de la ville si la miséricorde de Dieu vient à notre secours.» Car il espérait, grâce à Dieu, voir arriver Aétius, que, prévoyant l'avenir, il avait été trouver à Arles. Mais, regardant du haut des murs, ils ne virent personne, et l'évêque leur dit: «Priez avec ferveur, car Dieu vous délivrera aujourd'hui.» Ils se mirent à prier, et il leur dit: «Regardez une seconde fois.» Et ayant regardé, ils ne virent personne qui vînt à leur secours. Il leur dit pour la troisième fois: «Si vous le suppliez sincèrement, Dieu vous secourra bientôt.» Et ils imploraient la miséricorde du Seigneur avec de grands gémissements et de grandes lamentations. Leur prière achevée, ils vont, sur l'ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du haut des murs, et ils aperçoivent de loin comme un nuage qui s'élevait de terre. Ils le dirent à l'évêque, qui leur dit: «C'est le secours de Dieu.» Cependant les murs, ébranlés déjà sous les coups du bélier, allaient s'écrouler, lorsque voilà Aétius qui arrive, voilà Théodoric, roi des Goths, et Thorismond son fils, qui accourent vers la ville avec leurs armées, repoussant l'ennemi et le mettant en déroute.

Grégoire de Tours, Histoire ecclésiastique des Franks, livre II.

Saint Grégoire de Tours, né en Auvergne vers 540, mort vers 595, fut élu évêque de Tours en 577. Il joua un rôle important et résista à Chilpéric et à Frédégonde dans quelques circonstances. Son histoire s'étend de 417 à 591; c'est un document précieux pour l'histoire de nos origines.

VIE DE SAINTE GENEVIÈVE.

Sainte Geneviève naquit vers l'an 422, à Nanterre, près de Paris. Elle avait sept ans environ, lorsque saint Germain, évêque d'Auxerre, et saint Loup, évêque de Troyes, passèrent à Nanterre en allant en Angleterre, pour y combattre l'hérésie pélagienne[236]. A leur arrivée, une foule de gens, attirés par la réputation de leur sainteté, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bénédiction. Geneviève y alla avec les autres, conduite par son père et sa mère; mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit à son père et à sa mère que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son exemple attirerait à lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite à Geneviève si elle voulait se consacrer à J.-C. comme son épouse. Elle lui répondit que c'était tout son désir; et il l'amena à l'église, où il lui tint la main sur la tête pendant le temps de la prière.

Le lendemain matin, le saint évêque l'ayant prise à part, lui demanda si elle se souvenait de ce qu'elle avait promis la veille. «Oui, dit-elle, et j'espère l'observer par le secours de Dieu et par vos prières.» Alors saint Germain, regardant à terre, vit une médaille de cuivre où la croix était empreinte. Il la lui donna en lui recommandant de la porter à son cou. Puis il ajouta ces paroles remarquables: «Ne souffrez pas que votre cou ou vos doigts soient chargés d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous aimez la moindre parure du siècle, vous serez privée des ornements célestes et éternels.»

Peu de temps après le départ des deux évêques, sa mère allant à l'église en un jour de fête solennelle, voulut l'obliger à rester à la maison. Geneviève la conjura en pleurant de lui permettre d'y aller aussi, et comme elle continuait de lui faire de vives instances, cette femme entra en colère et lui donna un soufflet. Son emportement fut puni sur-le-champ; elle perdit la vue et demeura aveugle près de deux ans. Enfin, se souvenant de la prédiction de saint Germain, et poussée par un mouvement extraordinaire de foi, elle dit à sa fille de lui apporter de l'eau de puits et de faire le signe de la croix dessus. Geneviève en ayant apporté et ayant fait le signe de la croix, sa mère s'en lava les yeux trois fois, et recouvra la vue entièrement.

Geneviève reçut le voile sacré de la main de l'évêque de Paris. Après la mort de son père et de sa mère, elle se retira à Paris, chez une dame qui était sa marraine et qui l'avait invitée à venir demeurer avec elle. Dès l'âge de quinze ans elle commença à ne manger que deux fois la semaine, le dimanche et le jeudi; et ces jours-là même elle prenait pour toute nourriture du pain d'orge, avec des fèves cuites depuis une semaine ou deux, et ne buvait jamais que de l'eau. Elle continua ce genre de vie si austère jusqu'à l'âge de cinquante ans, où, par le conseil des évêques, pour qui elle eut toujours un profond respect, elle commença d'user d'un peu de lait et de poisson. Un jeûne si rigoureux était soutenu par une prière fervente et presque continuelle. Elle y répandait en la présence de Dieu une si grande abondance de larmes, que le lieu où elle priait ordinairement en était tout trempé. Elle passait en prières la nuit du samedi au dimanche, pour se préparer à célébrer le jour du Seigneur. Elle se disposait à la fête de Pâques par une retraite qui durait depuis l'Épiphanie jusqu'au jeudi saint.

La vertu de Geneviève fut longtemps éprouvée par de grandes persécutions, et attaquée par les calomnies les plus atroces. La sainte n'y répondit que par une patience à toute épreuve, et elle se contenta de pleurer et de prier dans le secret pour ses ennemis et ses calomniateurs. Saint Germain d'Auxerre passant à Paris, dans son second voyage d'Angleterre, un de ses premiers soins fut de s'informer de Geneviève. Alors le peuple se déchaîna contre elle et traita sa vertu d'hypocrisie et de superstition; mais ce saint évêque, pour faire voir qu'il en jugeait bien autrement, lui alla rendre visite et la traita avec un respect qui fut admiré de tout le monde.