Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu implores contre les phalanges des régions de Scythie l'appui d'Euric, lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la présence de Mars qui règne sur ces bords, la Garonne puissante protége le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-même demande qu'il lui soit permis, en payant un tribut, de régner en paix dans son palais de Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands préparatifs de guerre sur le Bosphore, il n'espère pas que la Perse, consternée au seul bruit des armes, puisse être défendue sur les rives de l'Euphrate; et lui, qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa fraternité avec Phébus, descend néanmoins aux prières et se montre simple mortel.
Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles; mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie à tes vers, je les admire plutôt, moi qui, n'obtenant rien et employant en vain les prières, suis devenu un autre Mélibée.
Sidoine Apollinaire, Lettres, liv. VIII, lettre 9, adressée à son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grégoire.)
Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, mourut à Clermont en 488. Il était d'une illustre famille, et avait épousé la fille d'Avitus, qui fut empereur en 455. Après avoir pris part aux affaires de la Gaule, Sidoine fut élu évêque de Clermont, et rendit de grands services à son diocèse, surtout pendant la guerre contre Euric. Très-lettré et l'un des poëtes distingués de son temps, Sidoine a laissé des lettres et vingt-quatre pièces de vers, qui sont au nombre des principaux documents de l'histoire du cinquième siècle.
CONDUITE DU CLERGÉ ENVERS LES CONQUÉRANTS GERMAINS.
Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les conditions tous les genres de misère et de douleur; il avait fortement ébranlé les imaginations; il y avait jeté des doutes funestes, de sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé des opinions chrétiennes qui n'étaient point encore suffisamment affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu, gouvernement attentif à tous les événements de ce monde, les dirigeant tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du monde et semblaient livrer à la barbarie les résultats accumulés de la civilisation du genre humain.
Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés; ils n'hésitaient pas à voir, dans ces calamités, les conséquences et la punition de l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoublé à la prise de Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait pour leur imposer silence.
Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prospérités des Barbares n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement providentiel de Dieu. Sa tâche n'était pas aisée; mais elle n'était pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se mit, dès 413, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense et célèbre traité de la Cité de Dieu, l'ouvrage le plus hardi et le plus profond qui eût été jusque-là composé en faveur du christianisme.
L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature transitoire. Au delà de ce monde, de cette cité de passage et d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle, celle de Dieu, où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le bien que comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein; ce sont ceux où il s'agit de la conduite des Wisigoths à Rome, quand ils l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui convenait à ses vues. Voici un de ces passages: