«Tout ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau, d'inouï en cas pareil, c'est que la férocité barbare se soit montrée adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être remplies d'hommes à épargner, comme des lieux où nul ne serait frappé, d'où nul ne serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis, où nul ne serait fait prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et brutes, qui a dit si longtemps d'avance: «Je visiterai leur iniquité la verge à la main[249]

Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruautés des proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths à la prise de Rome. Après un énergique et sombre tableau des premières, il poursuit en ces termes:

«Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou de la part des Barbares un exemple de férocité à comparer à cette victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marius, de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à ceux qui s'y trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siége. Les Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marius, Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé aux Gaulois, pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que les Goths n'en avaient dépouillé[250]

N'y a-t-il pas, dans ces considérations, quelque chose de tant soit peu sophistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce. Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela, comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce donc qui l'étonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle? C'était qu'il n'y eût pas eu, à la prise de Rome, autant de ravages, de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares eux-mêmes dans des églises où leur vie et leur liberté devaient être respectées. Il ne serait pas aisé de distinguer, dans cette catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et peut-être faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster et la piller.

Quoiqu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions germaniques, cette solution et les théories sur lesquelles elle était fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la Cité de Dieu que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares, la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé. Elle devait l'être, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, où les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux capables de faire valoir les doctrines dont il s'agit, de les résumer, de les orner, de les modifier selon les localités et les circonstances.

Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la substance en vers; il y revint dans un petit traité en prose sur la vocation des nations, traité où il se félicite naïvement, et sans détours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'époque qui, jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et chrétiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de leur conversion.

Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu. J'ai cité de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial, à l'avarice et à la cruauté de ses agents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues intolérables. Le royaume des Wisigoths lui apparaît comme un refuge ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impériale avait réduits au désespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains. Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la domination des Barbares; si cette domination ne devait pas être mortelle pour des lumières, pour des talents, pour des vertus, résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares, qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout parfaitement équitable.

Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous les Barbares, ceux auxquels le clergé fit le plus d'avances et prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes.

On a plusieurs homélies de saint Eucher, évêque de Lyon, de 434 à 454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites pour le peuple et prononcées devant lui. Il y en a une qui contient un passage curieux, relatif à la conquête des Burgondes, qui n'a point été noté par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la manière dont l'évêque caractérise les conquérants.

«Tout le pays, dit-il, tremblait à l'approche d'une nation puissante, irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait barbare arrive avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut, tourne à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache s'attendrir sans en être prié[252]