Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour eux, c'était aller au-devant de leur domination; c'était leur offrir les services et les conseils dont ils avaient besoin pour l'organisation de leurs conquêtes. Or, de la part du clergé gallo-romain, ces signes de dévouement, ces offres n'étaient pas à dédaigner. Ce clergé était à la tête des masses de la population, il exerçait sur elle la double autorité de la religion et des magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir sans prendre une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour auxiliaire.
D'un autre côté, les masses elles-mêmes, effarouchées de tous ces gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès des conquérants, à ce qu'il prît de l'ascendant sur eux, à ce qu'il usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer, de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire les continuateurs, non du despotisme impérial, mais du gouvernement romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette mission, le clergé l'accepta; il la remplit avec zèle et habileté. Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux vainqueurs et aux vaincus.
Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. I, p. 562.
LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254].
481.
La grande nouvelle est venue jusqu'à nous, que tu as pris heureusement l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose nouvelle que tu commences à être ce que tes pères ont toujours été. Tu dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas maintenant que ton mérite et ta modération sont récompensés par ton élévation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'éclat à ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans la gestion de ton bénéfice[256], honorer les évêques et toujours recourir à leurs conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la province[257]. Protége tes citoyens[258], soulage les affligés, secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien demander aux pauvres ni aux étrangers, et ne te laisse pas aller à recevoir la moindre chose en présent. Que ton prétoire soit ouvert à tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hérité de richesses de ton père, emploie-le à soulager les captifs et à les délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant toi, ne lui fais pas sentir qu'il est étranger. Joue avec les jeunes gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux être roi, fais-t'en juger digne[259].
CLOVIS.
481-511.
Guerre contre Syagrius.
Childéric étant mort, Clovis, son fils, fut roi à sa place. Dans la cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils d'Egidius, résidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise autrefois. Clovis ayant marché contre lui avec Ragnacaire, son parent, qui était aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point et n'hésita pas à faire la guerre. La bataille s'engagea bientôt (486). Syagrius, voyant son armée battue, prit la fuite, et se rendit auprès du roi Alaric, à Toulouse, où il comptait trouver un asile. Clovis envoya prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colère des Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoyés de Clovis Syagrius enchaîné. Clovis l'ayant reçu ordonna de le garder, et s'étant emparé de son royaume, il le fit tuer secrètement.
Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla beaucoup d'églises, parce que ce roi était encore plongé dans l'idolâtrie. Des soldats avaient enlevé d'une église un vase remarquable par sa beauté et sa grandeur, et tous les autres ornements du culte. L'évêque de cette église[262] envoya auprès de lui des députés pour lui demander qu'on lui rendît au moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit à l'envoyé: Suis-moi jusqu'à Soissons, parce que c'est là que l'on fera les parts du butin; et lorsque le sort m'aura donné le vase, je ferai ce que demande l'évêque. Après leur arrivée à Soissons, on plaça le butin au milieu de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma part, ce vase que voici. Les plus sages répondirent à la demande du roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi, et nous-mêmes nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car personne ne peut résister à ta puissance. Quand ils eurent ainsi parlé, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colère, leva sa francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le sort te donnera. Tous ceux qui étaient là furent stupéfaits, et le roi dissimula son mécontentement de cet outrage sous un air de patience. Il donna à l'envoyé de l'évêque le vase que le sort lui avait fait échoir, gardant au fond du cœur une colère secrète.