Un an après, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour voir si leurs armes étaient brillantes et en bon état. Il examina tous les soldats, passant devant eux, et arriva auprès du guerrier qui avait frappé le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont en état de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi levant sa francisque, l'en frappa sur la tête, en lui disant: Voilà ce que tu as fait au vase à Soissons. Ce soldat tué, il ordonna aux autres de s'en aller. Cette action inspira pour lui une grande crainte.

Conversion de Clovis.

Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils: Gondebaud, Godégisile, Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son frère Chilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la noya. Il exila les deux filles de Chilpéric. L'aînée, qui se fit religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait souvent des députés en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa vertu et ayant appris qu'elle était du sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitôt des députés à Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas refuser, la remit aux envoyés de Clovis, qui se hâtèrent de la conduire au roi. Clovis fut transporté de joie en la voyant, et l'épousa.

Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il reçût le baptême, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent se secourir eux-mêmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre, de bois ou de métal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par sa parole a sorti du néant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orné le ciel d'étoiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a créé le genre humain; qui a donné enfin à l'homme toutes les créatures pour lui obéir et le servir.

Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi à accepter la foi; il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a été créé et produit; il est évident que votre Dieu ne peut rien; bien plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine présenta son fils au baptême; elle fit orner l'église de voiles et de tapisseries, pour que cette magnificence attirât vers la foi catholique le roi, qui n'avait pas été convaincu par ses paroles. L'enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la même semaine qu'il avait été baptisé. Le roi, mécontent de sa mort, la reprochait à la reine et lui disait: Si l'enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a été baptisé au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui répondit: Je remercie le puissant Créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée indigne de voir admis dans son royaume l'enfant né de mon sein. Cette mort n'a pas causé de douleur à mon âme parce que je sais que les enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils, qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arrivé à son frère, il mourra aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ. Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prières de sa mère.

La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y déterminer, jusqu'à ce que la guerre ayant éclaté avec les Alémans, Clovis se trouva forcé, par la nécessité, de confesser ce qu'il s'était obstiné à nier jusque-là. Il arriva que les deux armées se battant[263] avec beaucoup d'acharnement, celle de Clovis commençait à être taillée en pièces; alors, Clovis, levant les mains au ciel et le cœur touché et fondant en larmes, s'écria: Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et donnes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec ferveur la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis et que j'éprouve cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser en ton nom; car j'ai invoqué mes dieux, et, comme je le vois, ils ne me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir, puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc, je veux croire en toi, mais que j'échappe à mes ennemis. Comme il disait ces paroles, les Alémans plièrent et commencèrent à fuir; et voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui disant: Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous sommes à toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra victorieux dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait gagné la victoire en invoquant le nom du Christ.

Alors la reine fit prévenir secrètement saint Remi, évêque de Reims, et le pria de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut. L'évêque ayant fait venir Clovis, commença à l'engager en secret à croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles, qui n'étaient d'aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni pour les autres. Clovis lui dit: Très-saint père, je t'écouterai volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obéit et qui ne veut pas abandonner ses dieux; j'irai à eux et je leur répéterai tes paroles. Lorsqu'il eut rassemblé ses sujets, avant même qu'il eût parlé, et par la volonté de Dieu, le peuple tout entier s'écria: Pieux roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obéir au Dieu immortel que prêche saint Remi.

On annonça cette nouvelle à l'évêque, qui, plein de joie, fit préparer les fonts sacrés. On couvrit de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l'église, on les orna de voiles blancs; on prépara les fonts baptismaux; on répandit des parfums; les cierges brillaient; tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au sein des parfums du paradis. Le roi pria l'évêque de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin s'avança vers le baptistère pour s'y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il allait recevoir le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente: Doux Sicambre, baisse la tête; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.

Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité, fut baptisé[264] au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint du saint chrême avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses soldats furent aussi baptisés[265].