Guerre contre les Burgondes.
Gondebaud et son frère Godégisile possédaient la Burgondie, située aux environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils étaient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant éclaté entre eux, Godégisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrètement que s'il lui donnait des secours contre son frère et qu'il parvînt par son aide à le tuer ou à le détrôner, il lui payerait chaque année le tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Le moment venu, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, lui fit dire: Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent pour conquérir notre pays. Réunissons-nous pour repousser un peuple ennemi, de peur que, si nous restons séparés, nous n'ayons le même sort que les autres peuples. Godégisile lui répondit: Je viendrai avec mon armée et t'amènerai du secours. Les trois armées, c'est-à-dire celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godégisile, s'étant mises en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivèrent auprès d'un fort appelé Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les rives de l'Ouche, Godégisile se joignit à Clovis, et réunis ils détruisirent l'armée de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son frère, qu'il n'avait pas soupçonnée, prit la fuite. Après avoir parcouru les bords marécageux du Rhône il se réfugia dans Avignon. Godégisile, vainqueur, promit à Clovis une partie de ses terres, et entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul maître de tout le royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, poursuivit Gondebaud pour le prendre et le faire périr. A cette nouvelle, Gondebaud effrayé craignit qu'une mort soudaine ne vînt le frapper. Il avait auprès de lui un homme célèbre par sa sagesse et son courage, nommé Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous côtés je suis entouré de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays. Aridius lui répondit: Pour ne pas périr, il faut apaiser la férocité de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai réfugié vers lui, je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'après mes conseils, jusqu'à ce que la clémence du Seigneur daigne rendre votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras demandé. Après avoir ainsi parlé, Aridius prit congé du roi et partit. Arrivé auprès de Clovis, il lui dit: Voilà que moi, ton humble esclave, très-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance, abandonnant ce misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidèle pour toi et tes successeurs. Le roi l'ayant aussitôt accepté, le garda avec lui, car il était gai dans ses récits, sage dans ses conseils, juste dans ses jugements, et fidèle dans ce qu'on lui confiait.
Clovis étant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit: Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles à toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton armée quand ton ennemi est enfermé dans une ville très-fortifiée? tu ravages les champs et les prés, tu coupes les vignes et les oliviers, tu détruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Envoie-lui donc des députés et soumets-le à un tribut qu'il te payera chaque année. Alors le pays sera délivré, et tu seras le maître de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accepté ce conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux, et ayant envoyé une ambassade à Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ et promit d'en faire autant chaque année.
Guerre contre les Wisigoths.
Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait Clovis, lui envoya des députés pour lui dire: Si mon frère y veut consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices de Dieu. Clovis ayant accepté la proposition, alla vers lui. Ils se joignirent dans une île de la Loire, située auprès du bourg d'Amboise; ils s'entretinrent, mangèrent et burent ensemble, et se séparèrent en paix après s'être promis amitié. Beaucoup de gens alors, dans toute la Gaule, désiraient avec ardeur être soumis à la domination des Franks[266]. Il arriva que Quintien, évêque de Rhodez[267], haï pour ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait: C'est parce que tu désires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours après, une querelle s'étant élevée entre lui et les habitants, les Goths qui étaient dans la ville eurent de grands soupçons, car ses concitoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux Franks; ils tinrent conseil, et résolurent de le tuer. L'homme de Dieu en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, où l'évêque saint Euphrasius le reçut avec bonté, lui donna maison, champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette église est assez considérable pour nous entretenir tous deux. Que la charité recommandée par le saint Apôtre existe au moins entre les évêques de Dieu!
Le roi Clovis dit à ses soldats: Il me déplaît fort que ces ariens de Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays à notre puissance. Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l'armée se mit en marche, et se dirigea vers Poitiers, où se trouvait alors Alaric. Mais comme une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours, par respect pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prît dans ce pays autre chose que des légumes et de l'eau. Un soldat s'empara cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a recommandé de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en le prenant nous ne lui désobéissons pas. Puis il fit violence au pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce fait. Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit: Où sera l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple empêcha l'armée de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des députés à l'église du saint et leur dit: Allez, vous trouverez peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Il leur donna des présents pour orner l'église, et dit: Seigneur Dieu, si vous êtes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation incrédule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous m'êtes favorable, afin que je sache si vous daignerez protéger votre serviteur.
Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon l'ordre du roi. A leur entrée, le premier chantre entonna aussitôt cette antienne: Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre, et vous avez abattu sous moi ceux qui s'élevaient contre moi, et vous avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez exterminé ceux qui me haïssaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les envoyés rendirent grâce à Dieu, offrirent les dons du roi au saint confesseur, et revinrent joyeux annoncer à Clovis cet heureux présage.
L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ne savait pas où il fallait traverser cette rivière, car elle était débordée à la suite des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien lui montrer un gué par où l'on pût passer. Le lendemain matin, par l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le fleuve devant l'armée, le passa à gué, et montra le chemin qu'il fallait suivre[269]. Arrivé dans le territoire de Poitiers, le roi se tenait dans sa tente sur une élévation; il vit de loin un feu qui sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui, comme pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire, le roi triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques, contre lesquelles le saint évêque lui-même avait souvent défendu la foi. Clovis défendit à toute son armée de dépouiller personne ou de piller le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.
Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ de Vouglé, à trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu, remporta la victoire. Il avait pour allié le fils de Sigebert[271], nommé Clodéric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait reçue au genou, à la bataille de Tolbiac contre les Alémans. Le roi, après avoir obligé les Goths à fuir et tué leur roi Alaric, fut tout à coup attaqué par derrière par deux soldats qui lui portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de sa cuirasse et la légèreté de son cheval lui sauvèrent la vie. Après le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya son fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit à son père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu'à celle des Burgondes. Clovis, après avoir passé l'hiver dans la ville de Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d'Alaric, marcha sur Angoulême. Par la grâce du Seigneur, les murs tombèrent à sa vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville à son pouvoir. Puis, ayant remporté la victoire, il revint à Tours, et offrit de nombreux présents à la sainte église du bienheureux Martin.
Clovis ayant reçu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se revêtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, étant monté à cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libéralité, de l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui mène de la porte de la ville à la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitté Tours, il vint à Paris, et y fixa le siége de son royaume.