Meurtres des rois franks.

Clovis, pendant son séjour à Paris, envoya dire secrètement au fils de Sigebert: Ton père est vieux, il boite de son pied blessé: s'il mourait, son royaume et notre amitié te reviendraient de droit. L'ambition l'ayant séduit, Clodéric se résolut à tuer son père. Sigebert étant sorti de Cologne et ayant passé le Rhin pour se promener dans la forêt de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils envoya des assassins à sa suite, et le fit tuer, espérant posséder son royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il avait traîtreusement creusée pour son père. Il envoya annoncer au roi Clovis la mort de son père, et lui fit dire: Mon père est mort, et son royaume et ses trésors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns des tiens et je leur remettrai ceux des trésors qui te conviendront. Clovis lui répondit: Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes hommes, après quoi tu les posséderas tous. Clodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père. Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre que mon père avait l'habitude de mettre ses pièces d'or. Ils lui dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le fit et se baissa; alors un des envoyés leva sa francisque et lui cassa la tête. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frappé son père. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodéric, Clovis vint à Cologne, convoqua le peuple et lui dit: Écoutez ce qui est arrivé: Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodéric, fils de mon parent, tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Clodéric a envoyé contre lui des assassins qui l'ont tué; lui-même a été tué, je ne sais par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents, puisque c'est défendu; mais puisque ces choses sont arrivées, je vous donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agréable. Ayez recours à moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit à ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils élevèrent Clovis sur un bouclier, et le proclamèrent leur roi. Clovis reçut donc le royaume[272] et les trésors de Sigebert, et les ajouta à sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses yeux.

Clovis marcha ensuite contre le roi Cararic[273]. Dans la guerre contre Syagrius, Clovis l'avait appelé à son secours; mais Cararic ne vint point et ne secourut personne, car il attendait le résultat de la bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indigné de cette conduite, Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environné de piéges, il le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant que Cararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Cararic gémissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui dit: Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant; il ne séchera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces mots furent répétés à Clovis qui crut que Cararic et son fils le menaçaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il ordonna alors qu'on leur coupât la tête à tous deux, et après leur mort il acquit leur royaume, leurs trésors et leurs sujets.

Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnacaire, d'une débauche si effrénée qu'il n'épargnait pas même ses proches parents. Il avait pour conseiller un certain Faron, qui se souillait des mêmes impuretés. On dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque présent, il avait coutume de dire que c'était pour lui et pour son Faron, ce qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des baudriers de cuivre doré, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée. Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il leur demanda, à leur retour, quelle pouvait être la force de cette armée, et ils lui dirent que c'était un grand renfort pour lui et son Faron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant son armée battue, allait se sauver quand il fut arrêté par ses guerriers et amené à Clovis avec son frère Ricaire, les mains attachées derrière le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu déshonoré notre race en te laissant enchaîner? ne valait-il pas mieux mourir? et, levant sa hache il lui en frappa la tête. Se tournant ensuite vers son frère, il lui dit: Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait pas été enchaîné: et il le frappa aussi de sa francisque. Après leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils le dirent au roi, qui leur répondit: Celui qui volontairement traîne son maître à la mort mérite de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de ce qu'il les laissait vivre, car ils méritaient d'expier leur trahison dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie.

Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. Renomer fut tué aussi par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant tué de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer: Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'étais malheureux. Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il parlait ainsi seulement par ruse, pour découvrir s'il avait encore quelque parent et le faire tuer.

Toutes ces choses s'étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris[274], où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, qu'il avait lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Son règne avait duré trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, après la mort de son mari, vint à Tours, et s'établit dans la basilique de Saint-Martin; elle y vécut jusqu'à la fin de ses jours, pleine de vertus et de bontés, et visitant rarement Paris.

Grégoire de Tours, livre II.

LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS,
à propos de son baptême.

Nous voulons faire savoir à Ta Sérénité toute la joie dont notre cœur paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes œuvres, et, nous comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'Église notre mère se réjouisse d'avoir donné à Dieu un si grand roi. Continue donc, glorieux et illustre fils, à réjouir ta mère; et sois pour elle une colonne de fer, afin qu'elle te donne à son tour la victoire sur tous tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux besoins de son Église, en lui donnant pour défenseur un si grand prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des impurs.

LETTRE D'AVITUS, ÉVÊQUE DE VIENNE, A CLOVIS,
à propos de son baptême.