Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de notre siècle. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grèce[275] se réjouisse d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de ce don précieux, et l'Occident a aussi sa lumière. Bien que je n'aie point assisté en personne aux pompes de votre régénération, j'ai pris part aux joies de ce grand jour. Grâce à la bonté divine, nos régions avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptême fût accompli. Notre anxiété avait disparu, et la nuit sacrée de la Nativité nous a trouvés assurés de vous! Nous en suivions en esprit toutes les cérémonies; nous voyions la troupe des pontifes répandre sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tête redoutée des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces cheveux nourris sous le casque, revêtir l'armure de l'onction sainte, et ce corps purifié déposer la cuirasse de fer, pour briller sous la robe blanche du néophyte. Ce léger vêtement fera plus pour vous qu'une impénétrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succès sont les nôtres, et partout où vous combattez, nous remportons la victoire.

CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDÉPENDANTS.
486-490.

La sanglante inimitié qui avait existé entre Égidius et Childéric s'était transmise à leurs enfants[276]. En voyant se relever si près de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des milices[277], ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque saint Remi. Sa position était critique; tout dépendait pour lui d'un premier succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par le nombre de ses soldats; car, pour se former une armée, il ne pouvait compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de Cambrai, consentit cependant à le seconder. Mais Cararic, roi des Franks de Thérouanne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric. Il est vrai que, de son côté, Syagrius n'avait point de troupes régulières à lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus envoyé de troupes dans la Gaule, et l'armée d'Égidius s'était dissoute après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices n'étaient point méprisables; l'Auvergne avait montré ce qu'elles pouvaient faire.

Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons.

La route la plus directe de cette ville à Tournai traversait le territoire des Franks de Cambrai. Rassuré, de ce côté, par son alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi; il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Franks la plus sévère discipline, et leur avait défendu d'entrer dans la ville, dont lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y dérobèrent un vase précieux[278]. Aussitôt saint Remi vint réclamer l'objet volé; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit à ses plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit: renvoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons; là se fera le partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes modernes, qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je crois très-exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville qu'il allait assiéger.

Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénoûment aussi prompt qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier au delà de la Seine les débris de son parti; toutes les cités gauloises lui fermèrent leurs portes, et, chassé de ville en ville, il se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux Wisigoths[280]. En prenant ce parti désespéré, il comptait sur l'inimitié naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang éminent que tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des Arvernes, qui avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race illustre, il livra le fugitif à Clovis, qui le jeta dans un cachot et ne tarda pas à lui ôter la vie. Ainsi finit le fils d'Égidius, succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût craindre, s'établit à Soissons, et fit de cette ville gauloise sa place d'armes et son quartier général.

La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire, Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité de son père? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi. Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local est un des caractères les plus constants de la race celtique[281], et son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de l'ouest.

Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela le joug des Franks. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles se préparèrent à une vigoureuse résistance; à une querelle personnelle succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée.

La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités belges[282]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu d'historien. Le triomphe définitif des Franks en a étouffé le souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le détail des événements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne, c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[283]. La lutte fut donc cruelle et acharnée; nous en trouvons la preuve dans un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de sainte Geneviève.