Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troyes, et obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle réussit à introduire dans la place assiégée[284]. Ne nous étonnons donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé de la destruction en présence d'Attila.

La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève prouve qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls événements que son biographe raconte ensuite; et comme elle vécut plus de quatre-vingts ans, étant née vers 423, on voit que le siége de Paris ne peut être placé qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse résistance des Parisiens à l'invasion des Franks nous semble un fait authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la paix.

Procope[285] est de tous les historiens celui qui a présenté de ces événements le tableau le plus exact. Son récit éclaircit et complète ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel; il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre exposition historique. «Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute la Gaule au delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils espéraient y réussir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[287]. Mais les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers, parce que les deux peuples étaient chrétiens; et ainsi réunis en un seul corps de nation ils acquirent une grande puissance[288]

Procope dit plus haut que les Franks jusqu'à cette époque étaient une nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de la société chrétienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux qu'en termes de mépris[289]. Ce fut seulement après leur fusion avec les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le monde civilisé.

Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant cinq ans, et se détermina enfin à entrer en négociation avec les populations gallo-romaines[290].

De Pétigny, Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne, 3 vol. in-8o. Paris, Durand, 1851. T. 2, p. 384.

MARIAGE DE CLOVIS.
492.

Les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi burgonde Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse accrut encore la vénération qu'elle inspirait; victime des fureurs d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans l'enfance: l'aînée, Chrona, avait pris le voile dans un couvent aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux; Clotilde, la plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève, où résidait Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses crimes. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on espérait amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois du Nord; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus, évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en font foi....

Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde les catholiques rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir leur délivrance du joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un prince de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé la défiance de Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse, il la tenait dans une sorte de captivité, l'entourait d'une active surveillance, et n'aspirait qu'à éteindre dans un cloître les derniers restes du sang de Chilpéric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il consentît à donner à sa nièce un époux dans lequel ses sujets mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné un vengeur?

Ces difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les partisans de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté des femmes, donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un jour. Un anneau donné et reçu suffisait pour constater ce lien respecté par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits des fiancés étaient presque assimilés à ceux des époux, et la violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vînt, était sévèrement punie. Les amis de Clovis pensaient donc que, s'il était possible de déterminer Clotilde à recevoir l'anneau du roi des Franks, et à lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la jeune recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées. Aurélien, noble romain, de la province sénonaise, animé du généreux désir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette mission périlleuse; et, pour y réussir, il eut recours à la ruse.