Déguisé en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se mêla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric distribuait elle-même chaque jour d'abondantes aumônes dans la chapelle de son palais. Lorsqu'elle arriva devant Aurélien et qu'elle lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux autres malheureux qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son manteau, et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoins. Dans ces temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère, qui ne provoquent partout aujourd'hui qu'un sentiment de répulsion et de mépris, étaient le moyen d'introduction le plus assuré, même auprès des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en présence seulement de ses femmes, Aurélien se fit connaître et déclara l'objet de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas compté. Élevée par de saints évêques, Clotilde était parfaitement instruite des lois de l'Église; elle n'ignorait pas que le premier concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine d'excommunication, aux filles chrétiennes d'épouser des païens; elle répondit sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il n'aurait pas reçu le baptême. Sans doute, pour combattre ces scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et le vœu des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu secrètement la princesse, car elle se laissa facilement ébranler; elle consentit à recevoir de l'envoyé du roi des Franks l'anneau d'or, gage des fiançailles, et lui remit le sien en échange. Aurélien, joyeux de ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde chrétien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire tout échouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des limites de la Sénonaise, il fut obligé de marcher en compagnie d'un mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme lui déroba la besace qui renfermait un si inestimable trésor. Par bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques heures de marche d'un de ses domaines, situé près de la frontière; il y courut et dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la veille, qui le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une sévère correction. Délivré enfin de toute inquiétude, Aurélien s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles; mais le roi des Franks était alors éloigné de ces contrées. Après avoir conclu, vers la fin de l'année 490, une trêve avec les cités sénonaises, il avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien patrimoine de sa nation, le territoire de Tournai, avait beaucoup à souffrir du voisinage des Tongriens. Clovis les combattit pendant toute l'année 491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du vainqueur.

Au retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien, qui avait si bien justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un ambassadeur, pour réclamer solennellement la remise de la royale fiancée. Le secret du premier voyage avait été parfaitement gardé, et Gondebaud n'en avait aucun soupçon; aussi reçut-il fort mal l'ambassadeur; il le menaça de le traiter comme espion, et ne vit dans ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour provoquer une guerre. Sans se déconcerter, Aurélien persista dans ses assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer tout ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis. Troublé par cette découverte inattendue, Gondebaud se trouva d'autant plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son ministre de confiance, le plus habile de ses conseillers, le romain Arédius, qui était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à l'empereur Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de Zénon. Les chefs burgondes qui entouraient Gondebaud s'écrièrent avec la loyauté des mœurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre une fiancée à son époux, et firent sentir au roi les dangers d'une guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait contre lui. Vaincu par leurs représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit d'avoir été joué. Les envoyés du roi des Franks présentèrent le sol d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon les formes de la loi salique, et la princesse fut remise entre leurs mains.

Ce n'était point sans une vive répugnance que le prince burgonde s'était laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa perplexité, il déplorait plus que jamais l'absence d'Arédius, lorsque ce fidèle ministre débarqua à Marseille. Instruit du grand événement qui venait de se passer, il accourt auprès de son maître: Qu'avez-vous fait, lui dit-il; avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux frères ont été massacrés de vos mains; que, par vos ordres, sa mère a été précipitée dans l'eau avec une pierre au cou, et vous faites de votre nièce une reine! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle fera de sa puissance ne soit de venger ses parents?

A ces mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute, dont il n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ il envoie une troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On pouvait espérer de l'atteindre. Elle était partie de Châlon dans un de ces chariots pesants appelés bastarnes, qui, traînés par des bœufs, conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les cavaliers dévorent l'espace; arrivés près de la frontière, ils aperçoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrêtent; mais elle était vide. Aurélien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait fait monter la princesse à cheval, et, traversant rapidement le territoire burgonde, l'avait déposée entre les bras de son royal époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la cité de Troyes. Au moment de quitter les États de Gondebaud, les Franks qui escortaient Clotilde mirent le feu aux maisons qui se trouvaient sur leur passage: «Dieu soit béni, s'écria la princesse, j'ai vu commencer ma vengeance[291]!» Clovis la conduisit à Soissons, et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette union qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique et de l'élément barbare[292].

De Pétigny, ouvrage cité.

BAPTÊME DE CLOVIS.—LA SAINTE AMPOULE.

Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au baptistère; on suspend des voiles, des tapisseries précieuses; on tend les maisons de chaque côté des rues; on pare l'église; on couvre le baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les grâces du paradis. Le cortége part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints Évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, on dit que le roi demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui avait promis: Non, répondit le prélat, mais c'est l'entrée de la route qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistère, le prêtre qui portait le saint Chrême, arrêté par la foule, ne put arriver jusqu'aux saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des fonts le Chrême manqua par un exprès dessein du Seigneur. Alors le saint pontife lève les yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitôt une colombe blanche comme la neige, descend, portant dans son bec une ampoule pleine de Chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule, asperge de Chrême l'eau baptismale, et aussitôt la colombe disparaît. Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et demande avec instance le baptême. Au moment où il s'incline sur la fontaine de vie: Baisse la tête avec humilité, Sicambre, s'écrie l'éloquent pontife, adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. Après avoir confessé le symbole de la foi orthodoxe, le roi est plongé trois fois dans les eaux du baptême, et ensuite, au nom de la sainte et indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le bienheureux prélat le reçoit et le consacre par l'onction divine. Alboflède et Lantéchilde, sœurs du roi, reçoivent aussi le baptême, et en même temps 3,000 hommes de l'armée des Franks, outre grand nombre de femmes et d'enfants. Aussi pouvons-nous croire que cette journée fut un jour de réjouissance dans les cieux pour les saints anges, comme les hommes dévots et fidèles en reçurent une grande joie sur la terre.

Frodoard, Histoire de l'église de Reims, ch. XIII (traduction de M. Guizot).

Frodoard naquit en 894, à Épernai, et mourut en 966. Frodoard fut évêque de Noyon: il avait étudié dans les écoles de Reims, et était l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il est auteur de l'Histoire de l'église de Reims, et d'une chronique qui s'étend de 919 à 966.