Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit de religion, soit du siècle, et esquive la compagnie des mauvais; aie volontiers bons parlements avec les bons, et écoute volontiers parler de Notre-Seigneur en sermons; et en privé pourchasse volontiers les pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens à péché. N'écoute pas volontiers médire d'autrui ni nulle parole qui tourne à mépris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire à celui qui pourrait en faire justice.
Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par là il appert que tu reconnaisses les bontés et les honneurs que Notre-Seigneur t'a faits, en telle manière que s'il plaisoit à Notre-Seigneur que tu vinsses à l'honneur de gouverner le royaume, tu fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France sont sacrés.
Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin d'avoir les qualités qui appartiennent aux rois, c'est-à-dire que tu sois si juste que tu ne t'écartes de la justice, quelque chose qui puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et un riche, soutiens de préférence le pauvre au riche, jusqu'à ce que tu saches vérité; et quand tu la connaîtras, fais justice. S'il advient que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'étranger devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle, jusqu'à ce que tu connaisses la vérité; car ceux de ton conseil pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas vouloir.
Cher fils, si tu apprends que tu possèdes quelque chose à tort ou de ton temps ou de celui de tes ancêtres, aussitôt rends-le, toute grande que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vérité, fais telle paix par conseil de prud'hommes par quoi ton âme et celle de tes ancêtres soient du tout délivrées; et si jamais tu entends dire que tes ancêtres aient restitué, mets toujours soin à savoir si rien ne reste encore à rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitôt pour la délivrance de ton âme et de celle de tes ancêtres.
Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manières de gens, et spécialement les personnes de sainte Église; défends qu'on ne leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes aïeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi était un jour avec son conseil privé, et disaient ceux de son conseil que les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'émerveillait comment il le souffrait. Il répondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort; mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je préfère de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle il arrive esclandre entre moi et sainte Église. Je te remémore ceci pour que tu ne sois pas léger à croire autrui contre les personnes de sainte Église. De telle façon les dois honorer et garder qu'ils puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi t'enseigné-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par lesquels Notre-Seigneur est le plus honoré et servi, ceux-là aime-les plus que les autres.
Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mère, et que tu retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois enclin à croire ses bons conseils; aime tes frères et veuille toujours leur bien et avancement, et leur tiens lieu de père pour les enseigner à tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne déclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives.
Cher fils, je t'enseigne que tous les bénéfices de sainte Église que tu auras à donner, tu les donnes à bonnes personnes par grand conseil de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes à ceux qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.
Cher fils, je t'enseigne que tu te défendes, autant que cela te sera possible, d'avoir guerre avec nul chrétien, et si l'on te fait tort, essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce soit pour éviter les péchés qui se font en guerre. Et s'il advient qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens qui n'ont fautes ou forfaits soient gardés, que dommage ne leur vienne ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux que tu aies à craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses châteaux par force de siége; et garde que tu sois bien conseillé avant que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et que tu aies bien sommé le malfaiteur et autant attendu comme tu le devras.
Cher fils, je t'enseigne que les guerres et débats qui seront en ta terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plaît beaucoup à Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donné très-grand exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui étaient en l'archevêché, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait mourir; et il lui sembla que par là il mettait bonne fin à sa vie.
Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prévôts en ta terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et qu'ils ne fassent à autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de même ceux qui sont en ton hôtel, fais prendre garde qu'ils ne fassent aucune injustice; car combien que tu dois haïr tout mal fait à autrui, tu dois plus haïr le mal qui viendrait de ceux qui de toi reçoivent le pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et défendre que cela n'advienne.