Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévoué à l'Église de Rome et à notre saint père le Pape, et lui portes respect et honneur, comme tu le dois à ton père spirituel.

Cher fils, donne volontiers pouvoir à gens de bonne volonté qui en sachent bien user, et mets grande peine à ce que les péchés soient ôtés en ta terre, c'est-à-dire le vilain serment[ [264] en toutes choses qui se fait ou dit à mépris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints, péchés de corps, jeux de dés, taverniers et autres péchés. Fais abattre en ta terre, sagement et en bonne manière, les traîtres à ton pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens, tant qu'elle en soit bien purgée. Lorsque, par sage conseil de bonnes gens, tu entendras quelque chose à bien faire, avance-les par tout ton pouvoir; mets grand soin à ce que tu fasses reconnaître les bontés que Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier.

Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente à ce que les deniers que tu dépenseras soient en bon usage dépensés, et qu'ils soient levés justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses beaucoup, c'est-à-dire que tu te gardasses de folles dépenses et de mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien employés; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens qui te sont profitables et convenables.

Cher fils, je te prie que, s'il plaît à Notre-Seigneur que je trépasse de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons, et que tu envoies par les congrégations du royaume de France pour leur faire demander prière pour mon âme, et que tu entendes à tous les biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.

Cher fils, je te donne toute la bénédiction que le père peut et doit donner à son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ que par sa grande miséricorde et par les prières et par les mérites de sa bienheureuse mère la vierge Marie, et des anges et des archanges, et de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et défende que tu ne fasses chose qui soit contre sa volonté, et qu'il te donne grâce de faire sa volonté, et qu'il soit servi et honoré par toi; et puisse-t-il accorder à toi et à moi, par sa grande générosité, qu'après cette mortelle vie nous puissions venir à lui pour la vie éternelle, là où nous puissions le voir, aimer et louer sans fin. Amen.

A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Père et le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. Amen.

SAINT LOUIS.
Ses saintes paroles et ses bons enseignements.

Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, fais écrire la vie de notre saint Louis, ce que je vis et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au pèlerinage d'outre-mer et depuis que nous revînmes. Et avant que je vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, pour qu'ils soient placés dans un ordre convenable et pour édifier ceux qui les entendront.

Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur, et agit en conséquence. Il y parut bien en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il pouvait bien éviter s'il eût voulu, comme vous l'entendrez ci-après. L'amour qu'il avait pour son peuple parut à ce qu'il dit à son fils aîné pendant une grave maladie qu'il eut à Fontainebleau: «Beau fils, fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; car vraiment j'aimerais mieux qu'un Écossais vînt d'Écosse et gouvernât bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et au su de tout le monde.» Le saint aima tant la vérité, que même aux Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il était convenu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. De la bouche il fut si sobre, que nul jour de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que ses cuisiniers servaient devant lui. Il était modéré dans ses paroles; car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni jamais nommer le diable, dont le nom est bien répandu dans le royaume, ce qui, je crois, ne plaît pas à Dieu. Il trempait son vin par modération, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin; et je lui dis que les physiciens[ [265] me le faisaient faire, parce que j'avais une grosse tête et un estomac froid et que je ne pouvais pas m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je n'aurais santé; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je m'enivrerais tous les soirs, et que c'était trop laide chose pour un vaillant homme de s'enivrer.

Il me demanda si je voulais être honoré en ce monde et avoir paradis à la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne faire ni de dire à votre escient quelque chose que si tout le monde le savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.