Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée par les Sarrasins. Son intention était d'observer de là tous leurs mouvements et de profiter de la première occasion pour les exterminer. Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à Dieu, s'il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrasins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les Sarrasins se nommait Petra impia, et s'appelle encore dans le langage du pays Peyro impio. Peu de temps après, le chef des Sarrasins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent résister, furent passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le baptême.......
Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence.....Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur côté, les Sarrasins qui se voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, réunirent toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés. Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille. Les Sarrasins ayant été battus, se réfugièrent dans le château fort. Les chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin, les barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes.
Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, p. 158.
ROLLON.
912-931.
L'archevêque de Rouen Francon porte à Rollon les propositions de paix du roi Charles le Simple.
Rollon, dit-il, Dieu veut accroître tes honneurs et ton baronnage. En peines et en malice tu as usé ta vie; et tu as vécu des larmes d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruiné et réduit en servage, et réduit par pauvreté mainte femme à la débauche, et enlevé châteaux et légitime héritage. Tu ne prends souci de ton âme pas plus qu'une bête sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie voué aux peines éternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre longuement, tu n'as aucune sûreté; change ta méchante vie, donne un autre cours à ton courage, entre dans la chrétienté et fais hommage au roi. Apprends à vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne détruis pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie, qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'à la mer. Ainsi tu vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon château fort et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[ [51]. Accorde une trêve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras plus piller, ni à la voile ni à la rame; on te donnera de bons otages pour la sûreté du traité; Auras-tu honte d'épouser la fille du roi?
Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le conseil de ses vassaux, il accorda la trêve; Rollon entendit le traité; chacun le garantit. Au terme fixé, Rollon assembla son monde et le Roi manda à Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en deçà de l'Epte, et le Roi au delà, et avec lui le duc Robert, qui désirait la paix. Le plaid fut mené à bien et l'affaire se termina. Rollon devint l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva le pied au Roi, à sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna à Bérenger et à Alain[ [52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge, lui jura fidélité. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc Robert avec lui, qui conduisit la dame.
Francon, l'archevêque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptisé il épousa sa femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans étaient accomplis et passés depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethléem, quand Francon régénéra Rollon par le baptême, et qu'il traita avec le roi de France à Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils furent mariés, splendides furent les fêtes qui furent préparées. Qui voulut venir aux noces y fut bien traité. Rollon pria et sermona tous ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; à plusieurs il donna villages, châteaux et cités, donna champs, donna rentes, donna moulins et prés, donna bois, donna terres, donna grands héritages, selon leurs bons services et selon leur mérite, selon leur noblesse et selon leur âge. Tous en Normandie fixés et possesseurs de fiefs, ils sont tous récompensés selon leur volonté; Rollon les a élevés et les a beaucoup aimés; il les a bien récompensés selon leurs désirs, pour l'avoir suivi et avoir quitté leur patrie. Rollon se fit servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre grandement.